Comte-Sponville: «Il faut poser la question de l’islam»

André Comte-Sponville a passé la journée de vendredi à la Solvay Brussels School of Economics and Management, où il a parlé du sens du travail, de la motivation ou du bonheur, devant un aréopage de chefs d’entreprise. Quel rapport avec la philosophie ? Nous lui avons posé la question. Nous avons naturellement profité de l’occasion pour l’interroger, aussi, sur la tragique actualité de l’heure.

Comment avez-vous vécu les événements autour de « Charlie Hebdo » ?

Avec une émotion qui m’a surpris moi-même. On a vécu trois jours d’horreur. J’étais bien sûr à la manifestation de dimanche dernier. On n’a jamais vu ça ! C’était comme une ville en crue. Mais ce grand moment de fraternité républicaine ne règle évidemment aucune question. Il en est une qu’il faut quand même avoir le courage de poser, c’est la question de l’islam. Il faudrait quand même que nos amis musulmans arrêtent de répéter perpétuellement : « Il n’y a rien à voir entre l’islam et l’islamisme, entre l’islam et le fanatisme ». Imaginez qu’un chrétien vous dise : « Il n’y a rien à voir entre le christianisme et l’Inquisition »… Il y a naturellement des tas de chrétiens qui n’ont jamais brûlé ni torturé personne mais il faut quand même essayer de comprendre pourquoi l’Église de l’époque a entrepris ces horreurs. Que penseriez-vous de quelqu’un qui dirait qu’il n’y a aucun rapport, rien, entre le marxisme et le stalinisme ? Tout marxiste n’était pas stalinien, mais tout stalinien était marxiste. Il faut que les marxistes aient le courage – et ils le font – de comprendre ce qui, dans le marxisme, a rendu le stalinisme au moins possible. Quand on me dit qu’il n’y a rien à voir entre l’islam et l’islamiste, c’est faux. Évidemment tout musulman n’est pas un djihadiste mais tout djihadiste est un musulman. Ils se réclament du même livre qui, comme tous les grands livres saints, dit des choses parfaitement contradictoires. On y trouve des appels à la paix et des appels à la guerre. Mais du même coup, il ne faut pas dire : « Il n’y a aucun rapport » ! Il faudrait que les musulmans prennent le temps de s’interroger sur ce qu’il y a dans l’islam qui rend ces horreurs possibles. Cela obligera à penser une évolution de l’islam, comme le christianisme a formidablement évolué.

Vous étiez invité à Bruxelles pour parler aux chefs d’entreprise. En quoi le philosophe que vous êtes peut-il les aider ?

Il peut être utile, d’abord, à l’être humain que demeure le chef d’entreprise. Mon but n’est pas d’augmenter la rentabilité de l’entreprise. En revanche, ce que je crois, c’est que tout être humain a intérêt à prendre le temps de la réflexion. Philosopher, c’est penser sa vie et vivre sa pensée. J’ai du mal à voir ce que serait la vie d’un chef d’entreprise qui ne s’interrogerait jamais sur sa vie, sur son métier, ou ce que serait une entreprise qui ne donnerait jamais aux gens l’occasion de réfléchir. Quand on me demande à quoi ça sert la philosophie, je réponds toujours que ça sert à philosopher. Pas à créer des emplois, pas à faire reculer la misère, pas à faire progresser la science. Platon disait qu’une vie sans philosophie ne vaut pas la peine d’être vécue. J’irais moins loin que lui, mais je dis qu’elle vaut mieux la peine d’être vécue encore si on prend la peine d’y réfléchir, si on prend le temps de philosopher.

En 2015, vaut-il mieux être diplômé en économie avec un cours de philosophie en option ou être diplômé en philo avec un cours de sciences éco en option ?

Tout dépend… Si vous m’interrogez sur l’intérêt intellectuel et humain de la chose, je trouve que la philosophie, c’est bien plus intéressant que l’économie et je préfère donc avoir une bonne formation en philosophie avec un peu d’économie que l’inverse. Pour ce qui est de gagner sa vie, trouver un emploi, c’est l’inverse. Pour ce qui est de la société, nos universitaires, spécialement en France, ont du mal à accepter que l’école, et a fortiori l’enseignement supérieur, ça sert à donner un métier.

Je pense à ces milliers de personnes qui font des études d’ethnologie… La dernière fois que vous avez payé un ethnologue, c’était quand ? En gros, quand vous avez acheté un livre de Lévi-Strauss. Mais des Lévi-Strauss, il y en a trois par génération ! Il n’est pas raisonnable d’envoyer au casse-pipe des milliers de jeunes, sachant qu’il n’y a pas d’emploi. Alors quand on dit ça dans les facs françaises, les collègues vous accusent toujours de vouloir, en gros, vendre l’université au capitalisme… C’est absurde ! On est là pour aider les jeunes, on est là pour aider notre pays. Il faut quand même que tout ça serve à quelque chose.