Le cours de religion doit être réformé (débat vidéo)

Après l’attentat contre Charlie Hebdo, une question est vite arrivée sur la table. Et si tout cela était de la faute de l’école? Selon certains, celle-ci n’aurait pas assez enseigné de notions telles que le vivre ensemble. D’autres ont repris des propositions antérieures portant sur l’ajout de cours de citoyenneté dans le cursus scolaire. D’où l’idée de réaliser un grand débat sur la place du cours de religion à l’heure actuelle. Pour le réaliser, nous avons réuni un grand panel d’invités venus d’horizons différents: parents, professeurs, élèves, politiques,…

Si PS et CDH se sont accordés pour instaurer un cours de citoyenneté dans l’accord de gouvernement, FDF et MR, qui soutiennent l’idée, veulent aller plus loin. Globalement, nos invités partagent le point de vue selon lequel les élèves ne doivent plus être divisés dans de tels cours, mais plutôt rassemblés. De quoi mieux refléter le vivre ensemble qui doit leur être inculqué. Toutefois, les modalités diffèrent forcément en fonction des acteurs et de ce qu’ils représentent. Sans compter que l’existence de plusieurs réseaux complique la tâche en Belgique.

Par exemple, si la question d’un seul cours commun ne pose pas de problème dans le libre confessionnel, la Constitution pourrait être un frein dans l’enseignement officiel.

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1.

L’école doit-elle parler de religion?

Faut-il maintenir des cours de religion ou des cours de morale laïque à l’école ? En France, il n’y en a plus depuis longtemps.

Les avis sont partagés, même si beaucoup ne se posent même pas la question. Le seul qui a un avis très clair s’appelle Carlo De Pascale. Animateur culinaire à la RTBF, il se bat contre le principe de devoir choisir dans l’enseignement officiel. Après avoir épuisé tous les recours possibles contre cette obligation, son cas est en traitement à la Cour constitutionnelle.

« Je me bats pour un non-choix, explique-t-il. Comme on ne peut pas refuser, j’ai décidé de me battre contre ce principe. Ce que je demande est très clair, c’est que nos enfants aient un cours sur le vivre ensemble ou la citoyenneté. Ne les séparons plus. Car plus on sépare nos enfants, plus on crée des ghettos. Cela se fait déjà dans certaines écoles du libre comme à Decroly où ça se passe très bien. »

« Dans une étude que nous avons réalisée sur le sujet, il ressort très clairement que les parents veulent autre chose à la place : un cours de citoyenneté ou d’histoire des religions. En tant qu’association, nous estimons que la religion relève de la sphère privée », explique le président de la Fapeo, Luc Pirson. « Les parents veulent une approche globale de l’éducation, ils souhaitent surtout moins d’inégalités et de désespérance », ajoute Delphine Chabbert (Ligue des familles).

Le cours de religion, une chance ou un problème ? Pour Etienne Michel, du Segec, le problème se situe surtout dans l’enseignement officiel où il faut choisir et où les enfants sont séparés en fonction des choix : « Ce n’est pas le cas chez nous où il n’y a que le cours de religion catholique que tout le monde suit. » Et les cours philosophiques ? « La bonne solution, c’est d’introduire des nouveautés dans le cours de religion catholique », précise Etienne Michel.

Côté politique, Olivier Maingain estime qu’on peut très bien s’en sortir sans changer la Constitution pour l’enseignement officiel. Comment ? En rendant le cours de religion optionnel et en le remplaçant par un cours obligatoire sur nos valeurs communes. « Dans l’officiel, il faut choisir et je reconnais que ce n’est pas idéal », conclut Joëlle Milquet en attendant l’arrêt de la Cour constitutionnelle.

2.

Qu’enseigne-t-on au juste, en religion et en morale?

Jésus, Marie, Joseph, d’un côté. Combat anticlérical de l’autre. Les cours philosophiques suivent-ils toujours le bon vieux clivage de la société belge du Pacte scolaire de 59 ? Que nenni ! D’abord parce que depuis 55 ans, d’autres religions ont fait leur chemin dans nos régions. Ensuite parce que le prosélytisme a vécu. Étudiants, professeurs et représentants de réseaux sont au moins d’accord sur ce point : ces cours se profilent désormais comme des lieux de débat.

Ikram, élève de religion islamique à l’athénée Gatti de Gamond, l’assure : « Le cours évolue avec l’âge : plus on avance, plus le débat prend de l’espace. » Elliot, inscrit en morale laïque à l’athénée Jean Absil, évoque quant à lui les notions de philosophie abordées dans le cursus. Les deux se rejoignent très vite sur « un cours commun qui leur permettrait de mieux connaître l’autre ».

Thomas Gillet, professeur de morale laïque à l’Inraci, ne dit pas autre chose : « On fait de l’interculturalité et non de la multiculturalité, on pose les grands enjeux de société liés à l’actualité. L’important est de favoriser l’esprit critique, de faire preuve de libre examen, sans rejeter la foi. »

Côté catholique, on ne rejette évidemment pas la foi mais on n’en fait pas non plus son fonds de commerce : « Ce cours n’est pas de la catéchèse, c’est une recherche sur le sens de l’existence, dit l’inspecteur Desmedt. La catéchèse s’adresse aux croyants, nous, on est confrontés à des élèves pratiquants ou non, croyants ou non, catholiques ou non. »

Radouane Attiya, professeur de religion islamique à l’athénée Rogier de Liège, complète : « Je n’enseigne pas de vérité, mon cours tourne autour de trois axes : questionnement philosophique, dialogue interconvictionnel et exploration des fondements théologiques et philosophiques de la citoyenneté. » Trois axes qui fondent d’autres cours philosophiques. Pas étonnant puisqu’ils constituent le socle commun sur lequel se sont un jour entendus les chefs de culte et de morale.

3.

Un cours qui réunit tous les élèves plutôt que de les séparer?

Avant même de parler du contenu des cours, un obstacle se pose de manière criante : « Ce qui est important, c’est de connaître les autres religions » (Ikram Raahli) ; « La religion ne s’apprend pas au cours mais en privé. Ce qui doit s’apprendre à l’école, c’est plutôt celle des autres » (Eliott Van Oeteren).

Clairement, c’est la question de la séparation qui est en question : cela « est de moins de moins bien vécu  » (Delphine Chabbert, Ligue des familles), « on ne veut plus de cette séparation » (Caroline Sägesser, ULB). Les acteurs de terrain sont moins convaincus : « Cela fait dix ans que je suis inspecteur et que j’entends cela. Du temps de Marie Arena (PS), nous avons demandé l’autorisation de faire des activités en commun. Rien ne s’est fait », rappelle Michel Desmedt, inspecteur de religion catholique. Pour Radouane Attiya, professeur de religion islamique à Liège, c’est « inopiné, car le cadre légal existe déjà pour se rencontrer et travailler ensemble dans le cadre des cours ».

Thomas Gillet est professeur de morale à Bruxelles : « Pour moi, effectivement, le vrai problème, c’est qu’à partir de 6 ans, les enfants sont séparés. Il y a deux heures pour créer un cours spécifique où les élèves ne seraient pas séparés. Cela ne se ferait peut-être pas facilement, mais la gestion des conflits fait aussi partie de la société. »

Christian Leclercq, président du CECP (enseignement des communes et des provinces), va dans le même sens : « Ces cours philosophiques sont dépassés et il est dommage qu’il ait fallu les événements des derniers jours pour arriver à cette réflexion. Je pense que, dans l’officiel, il faut effectivement rapidement changer une des deux heures de cours philosophiques en un cours commun. Le vivre ensemble commence par là. »

La déclaration gouvernementale de la Communauté française, défendue par Joëlle Milquet et que le MR se dit prêt à soutenir tout en souhaitant aller plus loin, prévoit, on l’a dit, d’aller dans ce sens : la substitution d’une des deux heures de cours de religion/morale dans l’officiel par un cours d’éducation à la citoyenneté. Cela ne concerne donc que la moitié des élèves. Etienne Michel, directeur général du Segec (Enseignement catholique), rappelle en effet que « cette problématique de la séparation ne concerne que l’enseignement officiel. Dans le libre, par conviction et par dispositions réglementaires, il n’y a qu’un seul cours de religion que suit chaque élève, même musulman ou athée, mais qui ne pose pas de problème puisqu’il ne se donne pas dans un esprit prosélyte. »

4.

Un cours de citoyenneté ou de philosophie à la place?

Remettre les cours de religion en question est une chose, mais pour les remplacer par quoi ? « Nous poussons au remplacement de ces cours par deux heures de citoyenneté. On y mettrait l’histoire et le fait religieux, mais aussi on y replacerait l’élève comme citoyen de l’Etat, il y apprendrait son fonctionnement », propose Luc Pirson, président de la Fapeo.

Les uns parlent de cours de philosophie, d’autres d’éducation à la citoyenneté. Edouard Delruelle (ULg) tranche : « Dans les actuels cours philosophiques, on fait tout sauf de la philosophie, au contraire de la France. Citoyenneté ou philosophie ? Les droits, les devoirs, le droit subjectif, mais aussi la vraie philosophie, pas lire Kant dans le texte, mais l’esprit critique, apprendre à penser par soi-même. »

A ce stade, on le sait, l’accord de gouvernement de la Communauté française prévoit le remplacement d’une heure de cours confessionnel par une heure d’éducation à la citoyenneté dans l’officiel. Joëlle Milquet (CDH), ministre de l’Education : « Si ça doit évoluer vers 2 heures, on doit en discuter avec le PS. Je suis ouverte à cette discussion mais ce n’est pas dans l’accord de gouvernement et l’article 24 de la Constitution dit qu’on doit donner des cours des différentes religions. »

Olivier Maingain (FDF) balaie l’argument : « La laïcité à la française, que je partage, c’est que la loi collective, ou le droit, l’emporte sur la loi personnelle, les convictions, la religion. L’égalité hommes-femmes, par exemple, est au cœur d’un cours de citoyenneté. Il faut un cours obligatoire expliquant comment on est arrivé à nos valeurs. La Constitution n’interdit pas l’instauration de ce cours obligatoire ni que les cours de religion deviennent des cours en option. » Richard Miller (le MR soutiendra la proposition) plaide, on le sait, « pour un cours obligatoire qui montre, à travers la philosophie, ce que sont les valeurs de notre société démocratique. Et c’est toujours le PS qui s’y est opposé… »

5.

L’école n’est-elle pas dépassée par le Net?

Que peut l’école face aux théories du complot qui se sont inévitablement propagées comme une traînée de poudre au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo ? Lors d’un reportage réalisé dans une école du centre de Bruxelles, le malaise des enseignants face à certains discours véhiculés était perceptible (Le Soir du 9 janvier). Comment agir, en classe, pour peser sur l’influence du milieu social et d’internet quand ces derniers poussent à la dérive, voire au terrorisme ?

Radouane Attiya, professeur de religion islamique à l’Athénée royal Charles Rogier à Liège, le confirme : « Dans le cadre de mes fonctions, dans une classe de 25 élèves, quand on aborde l’actualité et ce qui s’est passé à Charlie Hebdo, j’ai 24 bras qui se lèvent pour dire qu’il y a des zones d’ombre dans ce qui s’est passé et qu’ils croient aux théories du complot. Il y a effectivement beaucoup de travail à faire sur ce plan dans le cadre de l’école. » Thomas Gillet, qui enseigne la morale laïque à l’Inraci, a également été témoin dans ses cours de ce phénomène qui, selon lui, est plutôt minoritaire. Il tient à nuancer : « Cette aspiration aux théories du complot traverse toutes les confessions et n’est pas propre aux élèves musulmans. »

S’il est vrai que « les vérités révélées passent de plus en plus par le web », analyse Louis-Léon Christians (UCL), il n’y a pas de raison que l’école démissionne : « Énormément de travaux scientifiques existent et prennent la mesure du phénomène. Des études sont en cours pour étudier les techniques psychologiques de défondamentalisation. L’éducation a une prise sur ce phénomène, mais la solution ne passe certainement pas par la privation d’une parole dans l’espace public, mais en construisant un moment commun de dialogue. » La question qui se pose au niveau de l’école, résume Edouard Delruelle, c’est « comment construire ensemble quelque chose qui est l’objectivité ? ».

Alors, comment ? Pour Olivier Maingain (FDF), « la construction de la réflexion doit l’emporter sur l’immédiateté de l’information non critique, pas mise en perspective, que l’on trouve sur internet et qui induit des comportements utilitaires », voire pire. S’appuyant sur son expérience scolaire, il souligne l’importance du rôle de l’enseignant : « C’est parce qu’on a eu des professeurs qui éveillaient l’esprit critique qu’on a résisté à certaines sirènes, radicales, mercantiles. » Cet éveil doit être cultivé « dès la 1re primaire », estime-t-il. Joëlle Milquet (CDH) ajoute : « C’est comme ça qu’on forgera des comportements de vigilance humaine. On le voit en France, ne pas avoir de cours convictionnels n’est pas forcément la solution. »