Benedict Cumberbatch: «J’ai terminé certaines scènes de The Imitation Game en larmes»

L’acteur britannique, héros de « Sherlock » et à l’affiche de « The Imitation Game », collectionne les récompenses tout en figurant sur les listes des hommes les plus sexy de la planète. Rencontre à Londres avec un comédien brillant et passionné.

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Le phénomène, à ce degré d’amplitude, mérite qu’on s’y attarde. D’autant que l’homme, objet de fantasme de milliers de fans à travers le monde, conduit sa carrière de main de maître et s’annonce comme l’un des favoris, entre autres, des prochains Oscars.

Dans les couloirs d’un grand hôtel londonien, les pas feutrés et l’agitation courtoise des attachés de presse ne parviennent pas à cacher une certaine électricité dans l’air. Tout le monde est là pour approcher l’un des comédiens les plus doués de sa génération qui, en l’espace de trois ans, est passé du rang d’acteur apprécié à celui de star incontestable dont l’agenda ne laisse que peu de place au temps libre. Son interprétation magistrale dans « The Imitation Game » de Morten Tyldum, primé au Festival de Toronto, fait le buzz depuis octobre. Les récompenses pleuvent sur la tête de Benedict Cumberbatch, qui se réjouit de rendre hommage avec autant de répercussion à Alan Turing, mathématicien britannique de génie qui, durant la Seconde Guerre mondiale, a réussi à mettre au point une machine capable de casser le fameux code nazi Enigma, permettant ainsi d’écourter le conflit. Il fut « récompensé » en étant poursuivi pour homosexualité, castré chimiquement, avant de se suicider en 1954.

À 38 ans, l’acteur semble à l’apogée de son art. Mais rien n’est le fruit du hasard… Quand, en 2010, Benedict Cumberbatch se voit proposer le rôle principal de la série « Sherlock », et accéder en quelques mois au statut de star planétaire (la série est vendue aujourd’hui dans plus de cent cinquante pays), il a déjà une solide expérience, sur scène comme sur les petit et grand écrans. Le fils des comédiens Timothy Carlton et Wanda Ventham a tôt fait d’être remarqué par ses pairs, mais son interprétation du plus célèbre des détectives enflamme le public et la profession. Regard clair, voix de baryton, élocution parfaite et talent multiforme, il devient très vite le comédien qu’on s’arrache. De « War Horse » de Spielberg à la trilogie du « Hobbit » où il campe le dragon Smaug, de « 12 Years a Slave » à « August : Osage County », il change de registre comme de costume trois-pièces, qu’il porte très élégamment. Sans oublier ses premières amours, le théâtre, avec à l’horizon « Hamlet » à Londres en août 2015 : plus de cent mille tickets pour trois mois de représentations d’ores et déjà vendus en deux heures ! L’homme garde la tête froide en conservant tout son enthousiasme. Son mot préféré, outre love (il a annoncé son prochain mariage avec l’actrice-metteuse en scène Sophie Hunter), est enjoy. Il a de quoi, en effet, se réjouir.

Que saviez-vous d’Alan Turing avant de lire le scénario ?

J’en avais entendu parler grâce, entre autres, à la pièce « Breaking the Code » de Hugh Whitemore et de la performance de Derek Jacobi. Et, plus récemment, par le pardon et la reconnaissance officielle du Gouvernement et de la Reine en 2013, et les articles de presse qui ont suivi. Je le considère comme un héros national, il devrait avoir sa place dans tous les livres d’Histoire et de sciences comme sur les billets de banque, au même titre que Darwin ! Son existence est restée dans l’ombre pour plusieurs raisons : le secret qui a entouré sa mission, l’horreur de l’avoir traité de la sorte et le fait qu’il n’a jamais recherché la célébrité en tant que scientifique alors qu’il est, sans conteste, le père de l’informatique. Je suis fier de pouvoir l’honorer.

Ce personnage vous a, visiblement, bouleversé ?

Je voulais absolument faire ce film, j’avais entendu parler du scénario qui figurait sur la liste des projets les plus attirants mais difficiles à monter à Hollywood. J’aime ce personnage, profondément, il me bouleverse. J’avoue, j’ai terminé certaines scènes en larmes en pensant à ce qu’il a enduré. Les médicaments qu’on lui a administrés pour le castrer chimiquement ont touché ses facultés mentales et physiques. Toute l’horreur de l’injustice qu’a subie cet homme extraordinaire, ce héros qui a permis d’écourter la Seconde Guerre mondiale de deux ans et de sauver, comme on l’estime, 14 millions de vies, m’a envahi. Comment en était-on arrivé là ? En lisant le scénario, j’ai été directement happé par la force de cette histoire haletante et son sujet, à savoir « Comment casser le fameux code nazi ? », jusqu’à en oublier les circonstances dans lesquelles Alan Turing a vécu. Par la suite, je me suis retrouvé dans la même position que les spectateurs, je me suis dit : Mon Dieu, je n’avais aucune idée de ce qu’il a enduré !

Vous avez, depuis la sortie du film, pris position en faveur des droits des homosexuels, et n’hésitez jamais à faire part de vos engagements…

J’estime que le regard que le film porte sur Turing ne se limite pas à ses préférences sexuelles, il n’y a d’ailleurs aucune scène explicite. Il s’agit avant tout d’un film d’amour. Il se fait que le personnage est gay et tout à fait honnête par rapport à cela. Que la société ait pu le persécuter pour sa sexualité est absolument terrifiant, on en a fait une sorte de trophée pathétique, preuve de l’intolérance au même titre qu’a pu être le maccarthysme par rapport au communisme. Je condamne toute forme d’extrémisme, qu’il soit national, communautaire ou religieux. Le rejet de l’autre me fait horreur.

Il s’agit d’un film sur l’amour, mais aussi d’une ode à la différence. Tout le monde, à un moment de sa vie, peut se sentir différent, et donc vulnérable.

Alan Turing était différent, mais pas au sens où on l’imagine. Il n’était pas autiste, encore moins sociopathe comme pouvait l’être Sherlock ! Il était d’une grande sensibilité et a grandi coupé de l’affection de ses parents. Il est allé à l’école où l’on ne lui prêtait pas la moindre attention et où il se sentait rejeté. Il y a de quoi devenir réservé. Je pense sincèrement que nous sommes tous des outsiders et tous sujets au doute dans certaines situations. Chacun d’entre nous peut vouloir se rattacher à la moindre chose qui le rassure, à des détails somme toute insignifiants pour échapper au chaos et aux soubresauts de la vie. Nous naissons seuls et nous mourrons seuls, la vie consiste à gérer au mieux le temps qui sépare ces deux moments. Nous avons tous vécu des moments intenses de solitude, que ce soit se trouver dans une pièce avec le sentiment de ne pas être habillé de la manière appropriée, être nouveau à l’école et affronter le regard des autres, arriver en retard à un rendez-vous important… Ressentir cette sensation étrange et angoissante « d’être différent » est vécu par tout un chacun. Il y a deux façons de s’affirmer dans la vie et de trouver ses marques : soit trouver les points communs qui nous rattachent aux autres, soit de façon extrême, se définir d’après ce qui nous différencie, que ce soit par notre comportement, nos origines, notre communauté… Mais d’une façon ou d’une autre, je crois sincèrement qu’il faut célébrer ce qu’il y a d’unique en chacun d’entre nous.

Qu’est-ce qui vous plaît dans l’approche d’un personnage ?

Chercher ce qui le rend humain et particulier. Pour Alan Turing, des experts m’ont expliqué les bases de son travail. Comprendre ce qu’est un algorithme, pour moi qui étais nul en maths, m’a permis d’approcher le génie de celui qui reste le père de nos ordinateurs. J’ai aussi approché des gens qui l’ont connu pour cerner sa voix, son allure. Toutes ces choses m’aident à construire un personnage. Tout comme de prendre des leçons de violon pour interpréter Sherlock. J’aime vraiment, avec chaque personnage, m’approprier son monde et ce qui fait qu’il est lui.

Et qu’apprenez-vous de vos personnages et de vos expériences ?

À réfléchir au monde qui m’entoure. L’histoire d’Alan Turing me pousse à défendre encore plus l’idée selon laquelle nous apprenons de nos différences, nous évoluons en cherchant ce qui nous rassemble et non ce qui nous divise. Elle me fait aussi réfléchir à l’importance, aujourd’hui plus que jamais, qu’il y a à communiquer, pour comprendre l’autre et établir un dialogue constructif. Avec Sherlock, je dois pratiquer une gymnastique très dure de l’esprit et m’entraîner encore et encore pour acquérir ce débit si rapide. Sa vivacité est formidable, mais épuisante. Et je garde un souvenir ému de la série « Parade’s End », tournée en Belgique. J’adore mon personnage, sa droiture et sa fragilité. Il est tellement fidèle à ses convictions durant cette période troublée de la Première Guerre. Si je n’aimais pas les maths à l’école, j’ai toujours été passionné d’Histoire.

Comment gérer le succès qui est le vôtre depuis trois ans ?

Je fais ce métier depuis une douzaine d’années et j’ai gravi les échelons en interprétant des rôles de plus en plus conséquents. Il est vrai que depuis quelques années les choses ont, comme vous diriez, « explosé ». Mais je sais ce que c’est d’être un acteur débutant ou de ne pas faire partie des favoris lors d’un casting. Le plus important est que j’ai une famille et des amis qui m’entourent depuis mes débuts et m’aident à garder les pieds sur terre. Ils me rattachent à mes racines, une notion essentielle quand on se retrouve exposé comme je le suis. En fait, j’accorde plus d’importance à préserver mes proches que moi-même. Et j’ai tout de suite tenu à marquer la différence qui existe entre ma vie publique et ma vie privée. Je compte bien tout faire pour qu’elle reste privée.

Ce qui induit de vivre le plus normalement possible et selon vos désirs ?

Il y aura toujours, à l’heure d’internet et des réseaux sociaux, quelqu’un pour épingler la façon dont je suis habillé, pour quelle raison je me promène dans tel ou tel musée, quel film je vais voir au cinéma, ce que j’achète au magasin ou quelle ligne de métro j’ai empruntée… Mais bon, je ne vais pas construire une forteresse autour de moi. Je fais partie du monde réel, je vous assure !

Avec le recul, qu’avez-vous appris d’inattendu ou d’étonnant en tant que comédien ?

Voilà une question intéressante mais difficile. J’apprends quelque chose de nouveau à chacune de mes expériences. Dès le départ, j’ai su assez clairement où je mettais les pieds. Mes parents sont tous deux acteurs et j’avais donc une vision plutôt précise du métier. Je savais que je ne devais pas me bercer d’illusions. Une chose est sûre : j’ai toujours voulu travailler dur en essayant de donner le meilleur de moi-même, c’est la seule chose qui m’importe toujours aujourd’hui. D’aussi loin que je me souvienne, lors de mes premières pièces de théâtre à Regent’s Park, ou de mes premiers rôles à la télévision, j’en voulais et j’étais fier de ce que je faisais. Ce qui était primordial à mes yeux, c’était de jouer. C’est ce qui constitue l’essence du métier de comédien : jouer et savourer le plaisir qu’on en retire.

C’est sans doute l’un des traits qui vous caractérisent : le plaisir et l’enthousiasme que vous éprouvez pour chacune de vos expériences…

Je jouis complètement de chaque moment de ma vie et j’en témoigne volontiers. Je vis, je l’avoue, une période particulièrement formidable. Tout ce qui m’arrive est pur plaisir, même si je travaille énormément. Oui, c’est vrai, je suis très heureux !

The Imitation Game, en salles depuis le 14/01.

Sherlock, coffret DVD des saisons 1 à 3, 24,99 €.

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