Les Flagey Piano Days révèlent les faces méconnues du piano

Le monde du piano éclate tous azimuts. Une escouade de nouveaux talents émerge de partout. Puissamment originaux, ils sont tout sauf des suiveurs patauds. Les circuits traditionnels les ignorent au profit de la même poignée de gloires bien assises. «A Flagey, nous nous sommes fait un devoir de les révéler au public bruxellois, explique Gilles Ledure. Nous voulons que la salle devienne le lieu d’excellence pour la jeune génération des pianistes: et je suis certain que l’on trouvera parmi eux les grands de demain». Peut-être déjà les grands d’aujourd’hui si l’on pense à Lars Vogt, un pianiste allemand d’une solidité à toute épreuve, artiste fétiche de Simon Rattle qui apprécie sa façon d’aller au bout des choses. A Bruxelles, il la démontrera dans le 27e concerto K 595, ultime confidence.dans le genre d’un Mozart qui s’est déjà réduit à l’essentiel.

Autres grands d’aujourd’hui: Benjamin Grosvenor et Olli Mustonen (dont nous publierons le portrait en fin de semaine) qui, à côté de Chopin et de sa propre sonate Jehkin Iivana, célébrera les deux anniversaires pianistiques de l’année: Scriabine et Sibelius.

Le goût des programmes audacieux domine d’ailleurs ces quatre journées: Cédric Prescia s’engloutit dans L’Art de la Fugue de Bach, Fellner continue son cheminement à travers Bach, Mozart et Schumann, Bianconi associe Chopin et Debussy et Coppola nous entraîne dans les tourbillons de la valse, de Schubert et Liszt à Ravel. Sans oublier côté jazz, Bojan Z et Jean-Philippe Collard-Neven. Le message est des plus clairs: «Venez et vous serez étonnés!»

Flagey, du 5 au 8 février, 15 concerts de 12 à 22H. Réservation: 641 10 20 ou www.flagey.be

«Flagey est un vrai studio, le son y est précis et naturel»

Depuis sa victoire au concours Reine Elisabeth 2010, Denis Kozhukhin a développé une carrière qui l’a mené sur tous les continents. On l’a suivi au disque au travers de deux enregistrements passionnants. Il s’en explique et nous parle de ses deux concerts bruxellois. Entretien

N’est-ce pas terrifiant d’enregistrer les trois sonates de guerre de Prokofiev?

Ce n’est pas un cycle en soi: Prokofiev ne leur a jamais donné lui-même ce nom. Ce sont trois moments de son écriture autour de la seconde guerre mondiale. Chacune a donc sa personnalité et les jouer, c’est donc aussi les différentier. C’est surtout triompher d’un incroyable défi technique. Mécaniquement, ces pages sont atrocement difficiles. Il s’est fait qu’en un an j’ai eu l’occasion de jouer tous les concertos et toutes les sonates de Prokofiev et que j’avais ainsi pu prendre la pleine mesure d’une grande partie de son œuvre pianistique. Je me sentais donc en mesure d’aborder au disque ce monument considérable.

Mais Haydn n’est-il pas faussement simple?

C’est une musique très difficile. Elle n’a évidemment pas les exigences musculaires de Prokofiev mais elle pose des problèmes très complexes qui doivent être résolus avec une acuité particulière. Il faut d’abord se dire que ces pages ont été écrites pour d’autres instruments que nos pianos modernes. On ne doit donc pas essayer de restituer sur ceux-ci ce qui est possible sur un pianoforte mais j’ai écouté tout ce qui a été enregistré sur pianoforte et on apprend une foule de choses sur les attaques, les phrasés, les rubatos: au fond tout ce qui fait vivre de l’intérieur une partition. C’est cet esprit-là que j’ai voulu restituer sur mon piano moderne, ce qui exige une grande maîtrise technique. Et c’est à ce moment-là que l’on saisit la prodigieuse imagination de ce compositeur qui est toujours occupé à inventer quelque chose. Aujourd’hui trop de jeunes pianistes le délaissent au profit d’un Beethoven dont ils privilégient les arrière-plans philosophiques. C’est dommage car Haydn va souvent très loin, sans y paraître mais avec une imagination incroyablement fertile. Chaque fois que je reviens à une de ses sonates, je découvre quelque chose de nouveau. Chacune de ses pages est un bijou parfait mais dont chaque facette révèlerait un éclat particulier.

Quel effet cela vous fait-il de jouer à Flagey?

J’y ai déjà joué à l’occasion d’un festival Musiqu3 et j’ai été vraiment impressionné par la remarquable acoustique du lieu. C’est un vrai studio d’enregistrement et cela s’entend car le son y est précis et naturel.

Vous vous y produirez en récital et un concerto: deux ambiances sonores très différentes?

J’ai voulu proposer une réelle variété dans mon programme. Ainsi mon récital sera-t-il encadré par des pages de mes deux enregistrements: la 24e sonate de Haydn et la 7e de Prokofiev. Mais entre les deux, j’aurai abordé la sonate en ré majeur D 850 de Schubert, et deux cycles de variations: Thème et variations op.18b de Brahms (le 2e mouvement du sextuor) et celles sur un thème de Corelli de Rachmaninov. Et je retrouverai Brahms à l’orchestre dans le 2e concerto. C’est vraiment un de mes concertos préférés. Sa dimension est certes impressionnante mais il sécrète d’abord une conversation musicale où le piano joue dans et avec l’orchestre. Il entretient d’ailleurs de superbes dialogues avec certains instruments tels le cor du début ou le violoncelle du mouvement lent.

Flagey, jeudi 5 20H15 (récital), dimanche 8 à 15H (concerto avec l’OPRL et Fayçal Karoui)

Les enregistrements Prokofiev et Haydn sont disponibles chez Onyx.