Ukraine: Sous les averses métalliques, dans les rues de Debaltsevo

Dans les rues de Debaltsevo, les strates de neige et de glace superposées soulignent l’abandon. En direction du centre, deux maisons sont en flammes : elles viennent de recevoir un projectile. De très rares passants hagards traînent leur peine sur les trottoirs dévastés, en dépit du danger omniprésent. Reportage

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C e matin ? Franchement, ça va, c’est tranquille, ça tombe pas beaucoup… Vous pouvez passer sans problème. » Le barrage militaire ukrainien de Svitlodarsk est devenu le baromètre de la météo des tirs qui traversent le ciel ouateux de cet hiver ukrainien pas comme les autres. Svitlodarsk est la dernière ville avant d’arriver à Debaltsevo. Elle est située sur le flanc nord-ouest du « chaudron » que l’artillerie rebelle est en train de façonner afin d’enfermer dans une poche de métal plusieurs milliers de soldats de l’armée ukrainienne, positionnés à Debaltsevo avec artillerie, armes et munitions.

Le petit hôpital de Svitlodarsk a été touché il y a dix jours par des missiles Grad. La frappe a tué un de ses employés. C’est aussi par Svitlodarsk, bascule entre deux mondes, que passe la dernière route d’accès entre les territoires ukrainiens et Debaltsevo : un ruban d’asphalte défoncé d’une vingtaine de kilomètres, sans doute la route la plus dangereuse d’Europe.

Mais ce matin, le planton de service au checkpoint de Svitlodarsk n’a pas le compas dans l’œil. Dix minutes après que nous l’ayons doublé, un obus de mortier, tiré depuis les positions rebelles, s’abat à 20 mètres de notre voiture. Alors que Debaltsevo se découvre, au moins cinq colonnes de fumée montent de la ville assiégée.

Soudain, devant le « GorSoviet », le bâtiment de l’administration municipale, s’agglutinent des habitants paniqués, qui donnent l’impression de sortir d’une caverne, pris en charge à la hâte par des hommes en uniforme ukrainiens, kalachnikov à la main.

Ruslan Drebot, commandant du bataillon spécial de Lviv de la police ukrainienne, est à cran : « Le bombardement de la ville a recommencé tôt ce matin, un immeuble de neuf étages a été atteint, actuellement on décompte déjà 11 civils tués ». « La situation est difficile, les rues sont détruites, poursuit-il, slalomant entre les babouchkas en pleurs. Les gens partent en taxi ou en bus. Les forces armées emmènent aussi les gens en voiture de service. Nous en avons deux, mais hier on a pris un mortier et on n’a plus de blindage. »

L’administration de la région de Donetsk, encore fidèle à Kiev, a affrété deux bus, dérisoires. Il n’y a pas de place pour tout le monde. « Il y a aussi ceux qui veulent rester, qui ont peur de partir, ou bien certains qui soutiennent ouvertement les terroristes d’en face », glisse Ruslan Drebot, qui fait la circulation, alors que d’effrayantes décharges sonores signalent que l’artillerie ukrainienne se met à riposter.

« Ça n’arrête pas, jamais, se met à sangloter Ludmila Vasilievna, 62 ans, je n’ai jamais vécu ça de toute ma vie, mon cœur a commencé à se détraquer. » Depuis deux semaines, la retraitée se terre dans une cave : « Je ne peux pas en sortir, on n’a plus de gaz, plus de lumière, plus d’eau. Et où voulez-vous que j’aille ? Je vais devoir encore redescendre dans cette cave. »

Youri, 55 ans, est venu voir s’il pouvait récupérer du pain, et des médicaments. « Hier, les blindés de l’armée ukrainienne sont venus se planquer derrière des maisons, ils ont tiré à bout portant sur nous, croit-il savoir. Mais pourquoi ils font ça ? La ville est contrôlée par l’armée ukrainienne, et ils nous tirent dessus. » Cet ouvrier est persuadé que l’armée ukrainienne bombarde elle-même la ville qu’elle est censée tenir coûte que coûte. Il attend l’arrivée des forces de la République populaire de Donetsk. « Je vais rester parce que j’ai peur pour ma maison, dit-il. Si elle est touchée par un obus, là je partirai. »

Pendant ce temps, des sacs improvisés se chargent dans les deux bus jaunes, le convoi part, laissant les naufragés de Debaltsevo à leur misère. En milieu de semaine, la ville, première gare ferroviaire jamais construite dans le Donbass, mais dont plus aucun train ne part, ne compte plus que 7.000 habitants sur les 22.000 âmes qu’elle voit vivre habituellement. Parmi eux, Natalia Mikhaïlovna est complètement dévastée. «  Mais pourquoi ils tirent, on est tous ensemble ici, des Ukrainiens, des Russes, des gens comme vous, pourquoi ?  », hurle-t-elle. Désespérée, elle ne veut pas partir. «  Je veux rester vivre en Ukraine, jusqu ’à la fin.  »

 

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