Comment fabrique-t-on un film en Belgique ?

Du scénario au DVD en passant par le financement, enquête sur un long processus.

Journaliste au service Culture Temps de lecture: 12 min

1. Le scénario

Étape cruciale. Pas de bon projet sans un bon scénario. «Un bon film c’est une bonne histoire, une bonne histoire et encore une bonne histoire», disait Jean Gabin. Les choses, de ce point de vue, restent immuables. Pour une histoire qui se passe près de chez vous ou à l’autre bout de la terre, il faut de l’originalité, une qualité d’écriture et une dimension universelle car, comme l’a déclaré Joachim Lafosse, «je ne réalise jamais un film pour la Belgique». Cette phase d’écriture peut durer quelques mois ou dix ans comme pour Jaco Van Dormael. Michael Goldberg, producteur des Rayures du zèbre, affirme: «Sans un bon scénario, on ne va nulle part. Et sans un réalisateur qui a une vision, c’est très compliqué de faire un film.» Car l’un ne va pas sans l’autre. «Il faut quelqu’un qui soit capable de transformer l’essai du scénario en film», explique Patrick Quinet, producteur de Pas son genre. Certains producteurs ne lâchent pas tant que le scénario n’est pas abouti. Et poussent à la réécriture de la réécriture comme le fait volontiers Diana Elbaum avec les cinéastes qu’elle produit, ou jadis Dominique Janne, qui fut producteur de Benoît Mariage et Gérard Corbiau. «Une vraie attention au scénario, c’est ce qui manque au cinéma belge en ce moment, déplore Philippe Kauffmann, producteur du Grand tour et de Alleluia. Combien de films belges arrivent en salles alors qu’ils ne sont pas prêts! Ils n’ont pas été travaillés, retravaillés au niveau du scénario. La plupart du temps, il n’y a plus assez d’écoute, de dialogue, d’exigence autour des scénarios. D’où un niveau très moyen du cinéma belge actuel!» L’essentiel est de rester au cœur de l’artistique.

 

2. Le producteur

La première personne à qui envoyer son scénario, c’est un producteur ! Chaque producteur a son genre, son style, sa ligne éditoriale. C’est lui qui dira si le projet a un potentiel. Il rassemble et coordonne, va à la rencontre des financiers potentiels, tente de convaincre que le projet doit exister à l’écran. L’important est d’établir un climat de confiance autour du projet. « D’une idée, on part sur une discussion, on pousse à la création. Ensuite on pose un cadre. On favorise les relations privilégiées avec le réalisateur », explique Olivier Bronckart, producteur de Henri. Entre le réalisateur et le producteur, le travail se fait main dans la main. « On a parfois l’image du producteur américain dans un grand bureau avec un cigare, et qui explique au réalisateur comment ça va se passer. Ici, c’est un vrai travail d’échanges et d’accompagnement jusqu’au bout », explique Vincent Tavier de La Parti Production. « Tisser des liens forts, basés sur la confiance mutuelle, pour accompagner nos artistes sur du long terme, voilà notre ambition systématique », dit Sylvain Goldberg de Nexus Factory. Passion, rigueur et vision.

 

3. Le casting

Choix stratégique ou/et de cœur. Il s’établit en fonction de la production. Le recrutement se fait via des bases de données pour la figuration, les silhouettes et les comédiens, en plaçant des annonces dans les journaux, des écoles, des conservatoires…, par un casting sauvage (dans la rue), entre amis (quand on n’a pas l’argent), avec un directeur de casting (le plus souvent). Ce dernier soumet des photos au réalisateur et lance les auditions. Un acteur séduit par le projet peut faire profiter de son réseau, être un appui auprès d’un producteur.

« Plus on va monter en termes de budget, plus le casting en termes de noms et de notoriété va être important, explique le producteur Patrick Quinet. Je n’aime pas le mot bankable, mais avoir des acteurs de renom peut être absolument nécessaire si on veut des films qui se financent à hauteur de 4-5 millions d’euros. » Xavier Diskeuve n’a pas obtenu de coproduction avec la France et le Luxembourg pour Jacques a vu car il n’avait pas, entre autres, l’appât d’un casting de « vedettes ». Pour Michael Goldberg : « Le casting est le moment le plus difficile, où la place du producteur est très importante. Ça va définir le cadre dans lequel on veut mettre le film. Si on veut un film grand public, il faut des noms. »

 

4. Le financement

Sans argent, pas de film. Il faut établir un devis.

Premier guichet : le Centre du cinéma et de l’audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Avec passage par la Commission de sélection du film qui attribue le subside. Trois conseils par an. Il est possible d’obtenir une aide à l’écriture, une aide à la production (jusqu’à 350.000 euros) ainsi qu’une aide à la finition pour les films n’ayant pas reçu d’aide à la production. Soumettre le film à la Commission implique de faire un dossier complet (notes d’intention, fiches techniques, justificatifs de financement, grille de critères, CV, photos de repérages…), voire de défendre son projet devant des rapporteurs.

Deuxième guichet : Wallimage, fonds régional d’investissement. Le but : soutenir des projets qui valorisent l’industrie cinématographique en région. Montant maximal 400.000 euros sur base d’un retour de dépenses en industries audiovisuelles de minimum 250.000 euros en Wallonie. Il faut avoir 30 % du financement total du film en guise de garantie. Autre fonds régional : Bruxellimage. Modèle calqué sur Wallimage pour une aide limitée à maximum 200.000 euros.

Troisième guichet : le tax shelter, incitant fiscal fédéral permettant aux entreprises belges en bénéfice d’investir dans le cinéma et de déduire fiscalement le montant de l’investissement. En moyenne, 200 millions d’euros sont ainsi investis annuellement dans l’industrie cinématographique et télévisuelle belge par le secteur privé.

Autres guichets : les chaînes de télé en Belgique (RTL-TVI, RTBF, Arte Belgique) ; la loterie nationale ; le Vlaams Audiovisueel Fonds (VAF) ; prévente à un distributeur avec un minimum garanti ; les coproductions. « La France est un partenaire évident. Ne fût-ce que par sa proximité et la langue car une langue étrangère peut être un facteur bloquant pour la diffusion du film, explique Olivier Bronckart. Il y a une réelle porosité entre le marché belge et français. Ça a un impact sur le financement. » Au niveau européen, il existe des aides au développement auprès du Programme Média. Eurimage propose un soutien à la coproduction ciné, à la distribution en salles et à l’exploitation.

L’alternative aux subsides : le crowdfunding. Touscoprod est le premier site participatif belge dédié au cinéma et à l’audiovisuel.

 

5. La pré-production

Production, mise en scène et régie dans les démarches et actions à entreprendre avant le tournage.

« Le budget d’un film belge varie entre un million (petit film) et 7 millions (gros film). Aux extrêmes, on trouve des films faits à l’arrache pour 100.000 euros et une grosse production comme Mister Nobody à 25 millions », nous a confié le producteur Patrick Quinet. Souvent, le producteur cherche la coproduction, notamment en France, entre autres avec de grandes chaînes télé. A ce propos, Quinet ajoute : « L’investissement de Canal + peut être très important (entre 250.000 et 4 millions d’euros), donc absolument essentiel sur certains types de film. Il garantit une diffusion. Qui permet aussi aux auteurs de pouvoir toucher des droits d’auteur. Canal permet d’avoir un soutien aux distributeurs français dans le cadre d’exploitation de salle même si c’est maintenant un peu remis en cause. »

« En Belgique, la RTBF est un partenaire de qualité qui donne de la légitimité au film et une vraie étiquette. Ce n’est pas décisif pour le financement du film, mais ça rassure les gens, ça met tout le monde à l’aise, surtout pour un premier film », explique Michael Goldberg.

A côté du financement et du casting proprement dit, il faut engager les différents responsables et personnels techniques nécessaires (caméraman, cadreur, script, ingénieurs et techniciens du son,…).

Recruter une régie qui va s’occuper de toute la logistique (autorisations de tournage, cantine, logement, chauffeurs, trains, décors, locations, scotch,…). Finaliser l’écriture du scénario. Réaliser un story-board. Faire les repérages techniques (voir si le décor est compatible) et faire le découpage technique (savoir ce qu’on veut tourner et comment – certains réalisateurs le font, d’autres pas). Faire les essais maquillage, costume, coiffure. Etablir un planning du tournage au quotidien avec des précisions horaires précises.

 

6. Le tournage

Clap première : « moteur » !

Distribution des rôles, répétitions, mise en place… siiiilence, on tourne ! L’équipe d’un film réunie sur un tournage est entourée par des professionnels dont la tâche est primordiale : l’assistant-réalisateur coordonne le travail de tous, la scripte est chargée de la bonne marche et de la continuité du film, le régisseur veille à l’organisation matérielle du tournage. Par exemple, chaque jour, l’assistant-réalisateur s’occupe de la feuille de route et des éventuelles modifications à apporter. Un tournage dure en moyenne entre 30 et 50 jours mais peut être plus court, faute de moyens, ou plus long. Comparativement, le tournage d’un téléfilm d’une heure et demie dure 20 jours. Un tournage implique une série de corvées matérielles, mais c’est aussi une grosse gestion psychologique. Un plateau de cinéma est un concentré d’ego. La fin d’un tournage se termine généralement par une fête.

 

7. La post-production

Montage, bruitage, doublage, synchro, mixage, étalonnage, effets spéciaux… « C’est la partie la plus importante qu’on sous-estime souvent, surtout quand on est un jeune réalisateur. Le plus dur, c’est la post-production avec le montage, pas le tournage. C’est là qu’on peut encore réussir un film », dit Michael Goldberg. Est-ce un film en 2D ou en 3D ? La dernière étape consiste à encoder le film, c’est-à-dire l’exporter depuis votre logiciel de montage vers un fichier vidéo. « Il est difficile de déterminer exactement combien de temps il faut pour faire un film car on peut avoir des reports à cause du financement, de l’indisponibilité d’un acteur, de l’opportunité d’aller dans un festival. Pour nous, dit Olivier Bronckart, cela varie entre deux et quatre ans. »

 

8. Le salaire

Très variable et tabou. Il est très difficile d’établir un salaire type, tant le sujet de l’argent est tabou (contrairement aux Etats-Unis) et les rémunérations varient du simple au double et plus largement suivant l’importance de la production. Un technicien peut être payé 50 euros par jour sur un film et 300 euros sur un autre. Un acteur bankable peut obtenir un forfait de 1 à 1,5 million à condition de faire minimum 400.000 entrées. Un acteur connu, mais pas reconnu bankable, peut obtenir plus de 2.500 euros par jour de tournage. Un second rôle connu entre 1.000 et 1.800 euros la journée. Mais le salaire d’un second rôle peu connu peut varier entre 500 et 1.200 euros. Certains acteurs très connus tournent pour pratiquement rien, par amitié. Il y a aussi les petits arrangements : une partie du salaire officielle, une autre qui se transforme en restauration de la maison. A cela s’ajoutent des défraiements journaliers qui, eux aussi, sont variables. A notoriété égale, un acteur est mieux payé qu’une actrice. Si le sujet des salaires est tabou, c’est parce que les chiffres révélés pourraient influencer le niveau des salaires et par ricochet, le salaire des agents. En France, les agents sont payés par rapport au salaire des acteurs qu’ils représentent. Ils ont donc intérêt à les négocier au plus haut. En Belgique, il n’existe pas d’agents en tant que tel car c’est assimilé à du proxénétisme. Donc les agents belges sont des « directeurs de casting ».

Pour les coproductions avec la France, il faut savoir que le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée) plafonne désormais le salaire des acteurs : dans une production coûtant plus de 10 millions d’euros, le coût maximal d’un acteur ne pourra excéder 990.000 euros. Si ce n’est pas respecté, le producteur ne pourra pas avoir accès au compte de soutien automatique ni aux aides sélectives proposées par le CNC.

 

9. La distribution

C’est la commercialisation du film. Une œuvre est faite pour être vue. D’où ce souci de distribuer le film en Belgique et à l’étranger dans un nombre de salles adéquat et pour un nombre de semaines maximum. La date de sortie se discute avec les exploitants de salle. Il faut positionner le film dans le calendrier des sorties et croiser les doigts pour avoir une météo favorable : trop de soleil ou trop de neige agit sur la fréquentation en salles tout comme un événement majeur. « On cherche le meilleur distributeur pour obtenir une sortie large et puissante, explique Olivier Bronckart, producteur de Henri et du nouveau film de Bouli Lanners actuellement en tournage. Nous avons déjà le distributeur français de Bouli, Wild Bunch, qu’on considère comme un partenaire car il s’intéresse au film très en amont. » Michael Goldberg, producteur des Rayures du zèbre précise : « Le plus important, c’est savoir comment on va offrir un film au public, comment on va créer le désir, comment on va toucher les spectateurs… C’est absolument décisif et aussi important que toutes les autres étapes. » La promotion du film passe par la création d’une bande-annonce, d’une affiche, d’un dossier de presse, d’un site internet, de la pub. Il faut rencontrer la presse, présenter le film lors d’avant-premières, participer à des festivals si le film est sélectionné. « Le deuxième circuit n’existe plus vraiment car on travaille avec un DCP (Digital Copy Package) qui remplace les copies pellicule et qu’on peut louer et recycler. On assume le même coût de copie virtuelle pour une petite ou une grande sortie. On peut encore parler de deuxième circuit pour les scolaires et les centres culturels qui sont importants quand on a un film à débat comme le fut Illégal », précise Olivier Bronckart.

 

10. Le DVD/VOD

Une étape importante mais pas cruciale

A la fin de tout ce cheminement, une autre manière de tirer profit d’un film : les DVD et la VOD. Réelle seconde chance pour certains films ? En fait, non. « En règle générale, un film marche partout ou il ne marche pas du tout, explique Patrick Quinet. Si un film n’a pas rencontré de succès en salles, il n’en rencontrera sans doute pas non plus en VOD et en DVD. » Une affirmation que confirme Michael Goldberg : « Tout se passe à la sortie en salles. C’est ça qui va tout définir. »

Dans cet insuccès, une cause pointée par les producteurs : le piratage, qui a un impact sur la fréquentation des salles, sur les ventes DVD/VOD… Un fléau dramatique même s’il n’est pas responsable de tout.

Toutefois le circuit ne s’arrête pas tout à fait là : les films belges ont une vraie vie à l’étranger. « On ne marche pas nécessairement très bien avec notre public et dans nos salles, mais on se vend à l’international, explique Patrick Quinet. Là il y a moyen de gagner de l’argent, même si on n’en a pas gagné en Belgique. »

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