Gilbert Fastenaekens: le monde du silence

Des ruines surgissant de la nuit comme les témoignages d’une civilisation disparue, des façades mitoyennes marquées par la disparition de leurs voisines, une forêt de conte fantastique aussi attirante qu’inextricable… et puis, soudain, des fous rires plus ou moins contrôlés face à une caméra : le parcours de la première rétrospective du photographe Gilbert Fastenaekens reprend toutes ses grandes séries tout en réservant quelques belles surprises au visiteur.

La plus importante tient sans doute aux travaux vidéo qui, tous, font la part belle à la figure humaine, généralement absente de son travail. Ce qui ne signifie pas, loin de là, que l’humain en soit absent. « Mes photographies, surtout les paysages de ville, sont empreintes des acteurs qui n’y apparaissent pas, explique le photographe. Il y a comme une présence inversée dans l’absence même de personnages. »

Cette humanité déborde en effet de ces images qui n’ont d’austère que l’apparence. Elle déborde aussi de cet homme qui, après une enfance difficile dans un milieu très populaire (« J’étais destiné à l’usine et au foot », explique celui qui joua comme semi-professionnel), trouva son salut dans la photographie. « J’ai commencé par le reportage au milieu des années 70. J’avais aménagé une R4 pour en faire une sorte de minuscule mobile home. J’y avais installé une bibliothèque avec ma collection de la revue suisse Camera des années 72 à 75. Je n’avais aucune culture photographique mais je sentais que tout était à faire. Je photographiais toute la journée et, le soir, je me bourrais de lecture : littéraire et photographique. J’ai fait environ mille films par an, soit 36.000 images à développer. A ce rythme-là, même d’un âne on finit par faire un cheval de course. Après trois ans, j ’étais habité par deux sentiments. D’une part, je me demandais quel sens tout cela avait. A quoi sert une virtuosité vide ? D’autre part, j’avais des journées très longues, porté par l’exaltation de tout photographier, mais je ne savais pas comment gérer ma présence. J’avais toujours l’impression de ne pas être au bon endroit. Je finissais mes journées laminé, vrillé de l’intérieur. »

La nuit, le temps

Plutôt que de courir en tous sens, il décide alors de travailler certains sujets en profondeur. « J’ai commencé deux travaux. Un sur mes parents, presque comme une psychanalyse. L’autre sur les prises de vue nocturnes. Là, c’était magique. De 10 à 6 heures du matin, les choses ne changent presque pas. J’arrêtais le temps. Cela m’a aussi poussé à changer de technique. Une présence plus forte du décor était nécessaire. On doit sentir les matières, l’atmosphère, presque même les odeurs. Pour obtenir cela, je travaillais avec un très long temps de pose, de quatre minutes à une heure. Et du coup, c’était là aussi une vraie thérapie. Je ne pouvais plus courir partout. Je crois que c’est ce qui m’a permis de rester plus ou moins sociable avec les gens. »

On retrouve ici ces images incroyablement fortes dans des tirages où les noirs dominent. Des noirs « sourds », comme Gilbert Fastenaekens les qualifient en les comparant… à la neige qui avale le son. « Ici, le silence est comme un espace d’avant le son, d’avant le bruit… », suggère-t-il. Ce silence, qui donne son très beau titre à l’exposition (« In silence ») est présent dans les archéologies imaginaires où des usines désaffectées deviennent de mystérieuses constructions hors du temps. On le retrouve aussi dans de nombreuses autres séries comme Noces consacrée à des images d’un petit coin de la forêt de Vauclaire. Un travail qui l’oblige à se poser vraiment : « Déjà, je me trimballais 17 kilos de matériel. Ça ne permet pas vraiment de courir de gauche à droite. Et puis il y avait ce côté inextricable de la forêt. Alors tu restes sur place et tu t’écoules dans la présence des éléments autour de toi. Si j’avais été jusqu’au bout… je n’aurais même plus photographié. »

Il a heureusement continué, sortant de temps à autre un ouvrage magnifique, présentant çà et là des expositions marquantes. Puis enfin, cette rétrospective bouleversante de force et de fragilité, de solitude et d’humanité, de réel et de poésie. Les images y sont magnifiquement mises en relation dans un parcours ménageant les pauses, les respirations, les redécouvertes d’une même œuvre sous divers points de vue. Un régal absolu rendant enfin justice à l’œuvre magistrale de ce photographe hors norme. Une de ses plus belles séries consacrées aux façades mitoyennes et pourtant solitaires, s’y déploie magnifiquement, la couleur succédant ici au noir et banc. Tout comme la vidéo prend la place de la photographie à quelques occasions, toutes fascinantes. « En vidéo, le portrait permet l’étirement du temps, précise-t-il. On voit apparaître tous les personnages qui vivent en chacun de nous. On est dans la représentation, l’abandon et tout à coup la reprise de contrôle. La vidéo dit notre humanité, le rôle dans lequel on est distribué. »

Jusqu’au 29 mars au Botanique, www.botanique.be.