Michael Privot, islamologue: «On peut être fondamentaliste et démocrate»

La moitié des musulmans de Belgique sont fondamentalistes. Voilà ce que dit une enquête menée par le « Berlin Social Science Center » et révélée ce mercredi dans De Morgen. Une conclusion extraite d’une enquête menée dans six pays de l’Union européenne, auprès de 9.000 citoyens de confession musulmane ou chrétienne, et reprise dans de nombreux médias, dont Le Soir.

>>> À lire : La moitié des musulmans belges fondamentalistes ? (infographie)

Que penser de cette enquête, ou tout du moins des éléments relayés par les médias ?

Islamologue, docteur en langues orientales à l’ULG, et figure de proue de la communauté musulmane en Belgique, Michael Privot a répondu à nos questions. Converti à l’âge de 19 ans, Michael Privot est également le vice-président et co-fondateur de EMBEM (Empowering Belgian Muslims).

Que pensez-vous des trois affirmations proposées par l’étude aux répondants ?

L’affirmation qui me pose le plus problème est la troisième (les règles religieuses sont plus importantes que les lois). On met sur le même plan deux choses qui très différentes, qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre. Les règles de la religion sont en dehors du domaine de la loi. J’ai moi-même du mal à dire ce que je répondrai. La question aurait été plus pertinente si l’on avait par exemple demandé : comment une loi fondée sur la charia serait-elle plus importante que les lois séculières d’un pays ? La formulation de la première affirmation ne me paraît pas vraiment claire non plus ( Les règles religieuses sont plus importantes que les lois ). Qu’est-ce que la racine de la foi ? le Coran ? les textes des grands spirituels ? Tout croyant est censé être au plus près des racines de sa foi, c’est une évidence. Mais le résultat qui m’interpelle le plus est le pourcentage de « oui » obtenu par la deuxième affirmation ( Il n’y a qu’une seule interprétation du Coran. Chaque musulman doit s’y tenir ). Quand 82,2 % des musulmans interrogés en Belgique répondent qu’il n’y a une seule interprétation du Coran, c’ets qu’il y a un vrai travail à faire. Il y a 4 écoles juridiques, différentes obédiences… et on pourrait même ajouter le soufisme. Il y a plein d’interprétations possibles du Coran ! La perception que les musulmans ont de leur religion est très pauvre. Les responsables musulmans ont un rôle à jouer à ce niveau.

Quel impact peut avoir la publication d’une telle enquête ?

Je ne trouve pas les questions très pertinentes, et la méthodologie ne me paraît pas très solide. Mais cela révèle un certain niveau de réalité. Si on reposait ces questions de manière différente, on aurait probablement des chiffres différents, mais on ne passerait pas zéro. La compréhension par beaucoup de musulmans de leur religion est très problématique. Il y a confusion entre ce qu’est une règle religieuse et ce que sont les lois d’un pays.

Il serait par ailleurs intéressant de se plonger sur cette étude de manière plus approfondie. Distinguer l’origine ethnique, géographique, la génération ou encore le niveau d’études des répondants aurait permis d’avoir des résultats plus fins.

Ce type de résultats et la manière dont ils sont médiatisés ont un impact sur le discours ambiant, mais si on arrive à faire s’exprimer des gens qui ont différents points de vue, et que l’on peut avoir une discussion raisonnable, alors tant mieux.

Est-il pertinent d’opposer fondamentalisme et démocratie ?

Utiliser le terme « fondamentaliste » n’est pas forcément très pertinent en effet. De même qu’« intégriste », ces catégories posent des problèmes. Par définition, le musulman doit être fondamentaliste, c’est-à-dire se rapporter aux textes. Mais toute la différence réside dans la manière dont je le lis et l’interprète. À mon sens, on peut être littéraliste et démocrate à la fois.

Le Coran ne dit rien du système de gouvernance. Il ne parle ni de démocratie ni de dictature. D’ailleurs combien de musulmans se perçoivent comme fondamentalistes parmi ceux que l’enquête dépeint comme tels ? Ces chiffres sont un signe d’ignorance, particulièrement pour ce qui est de la réponse à la deuxième affirmation, mais pas forcément de fondamentalisme.

De votre point de vue, règles religieuses et lois étatiques ne se croisent pas ?

Dans nos démocraties libérales, les lois sont là pour donner le maximum d’autonomie au citoyen. Les lois sont là pour assurer le respect des droits de l’Homme ou encore limiter la violence. Mais sur les règles spirituelles, la loi n’intervient pas ou très peu. Il existe des familles en Belgique dans lesquelles hommes et femmes ont des salons séparés.

Il s’agit d’une coutume sur laquelle l’État ne peut intervenir puisqu’elle relève de la vie privée et n’enfreint aucune loi. Lorsque les deux se rencontrent, comme sur la question des signes religieux, une personne peut estimer que la règle religieuse a plus de valeur à ses yeux tout en acceptant que la loi de l’Etat s’impose.