Doel et Tihange ont plus de défauts qu’annoncé

Entre juillet 2012 et aujourd’hui, les centrales nucléaires de Doel 3 et Tihange 2 ont fonctionné à peine dix mois au total. Elles resteront encore à l’arrêt jusqu’en juillet prochain. Au moins. Depuis la découverte de milliers de microfissures, à l’été 2012, des dizaines de personnes chez Electrabel, tentent de déterminer si ces défauts dans l’acier des cuves accroissent la fragilité de cet élément essentiel des deux centrales. On n’a toujours pas de réponse à cette question. Or, voilà la condition sine qua non au redémarrage : avoir la certitude qu’en cas d’incident majeur nécessitant un arrêt d’urgence des centrales, l’injection de grandes quantités d’eau froide dans le cœur du réacteur, provoquant une hausse de pression et une baisse brutale de la température, ne causera pas une rupture de la cuve. Entraînant un accident nucléaire catastrophique en Belgique.

Des microfissures en nette hausse

Les calculs et les démonstrations sont d’autant plus compliqués qu’en réalité ce ne sont pas 10.000 microfissures qui vérolent l’acier des deux cuves, mais plus de 16.000, ainsi que l’a appris Le Soir. Des précisions encore jamais données ni par Electrabel ni par l’Agence de contrôle nucléaire (AFCN). A Doel 3, les « défauts dus à l’hydrogène » ne sont pas 8.062, comme on le pensait, mais 13.047. A Tihange 2, le chiffre a également été revu à la hausse : de 2.011, on est passé à 3.149 microfissures. Ces défauts sont des petits cercles informes d’un diamètre moyen de 10 millimètres (jusqu’à 25 mm pour les plus grands) parsemant l’acier sur son épaisseur de 20 cm. Ces espèces de « corn flakes écrasés » se situent sur la partie inférieure (à Doel) ou supérieure (à Tihange) de la cuve.

Détection améliorée

Les nouveaux flakes ne sont pas apparus par enchantement. En réalité, ils ont toujours été présents, précise-t-on auprès de AFCN. L’une des exigences présentées en 2013 avant le redémarrage des deux centrales avait été de valider la méthode d’inspection de l’acier au moyen d’ultrasons. Il y a deux ans déjà, AIB Vinçotte, l’organisme certificateur, notait en effet qu’il « ne peut pas être exclu que certains des défauts dus à l’hydrogène présents dans l’acier des cuves, et qui pourraient être les plus problématiques en raison de leur orientation, n’aient pas été rapportés en raison d’un signal trop faible », lors de la détection par ultrasons.

La qualification de la méthode utilisée par la machine Mis-B qui sert à contrôler les cuves a entraîné une réanalyse des anciennes données et une révision à la baisse des seuils de détection de la présence et du dimensionnement des défauts. Résultat : un verdict plus préoccupant. Verdict final ? « On est désormais à la limite de ce qui est détectable », indiquent les experts. Electrabel devait présenter une synthèse de son dossier à l’AFCN ce vendredi.

Des calculs plus compliqués

Cela change-t-il l’épure ? Les nouveaux défauts « sont dans les mêmes zones des cuves, ils ont la même allure et la même orientation que les flakes précédents, indique-t-on à l’AFCN. Ce n’est pas le nombre qui est significatif. La question centrale est de savoir s’ils sont proches les uns des autres et s’ils se situent à des endroits critiques en cas d’injection d’eau froide ». C’est-à-dire en surface et à proximité du circuit primaire de refroidissement où le choc thermique dû à l’éventuelle injection d’eau froide serait le plus fort. Une dizaine de défauts seraient dans ce cas. En tout état de cause, cette nouvelle donne « complexifie les calculs, puisqu’il faut prendre plus d’indications en considération ».

Les limites des connaissances scientifiques

Du côté d’Electrabel, on travaille d’arrache-pied pour préparer le dossier de redémarrage. Chaque étape semble entraîner des difficultés supplémentaires. A la fin de l’année dernière, les données soumises au début novembre au comité d’experts constitué par l’AFCN avaient été jugées insuffisantes. Le dossier était manifestement incomplet. De nombreuses questions supplémentaires avaient été posées.

Depuis, les experts de l’électricien ont mis la main sur des pièces allemandes destinées à la fabrication d’une cuve de centrale et écartées parce que comportant les mêmes défauts. Ces pièces ont été utilisées par des chercheurs allemands, notamment au « Material testing Institute » de l’université de Stuttgart, pour un programme de recherche dans les années 80. Cet acier est actuellement soumis à une irradiation intensive au réacteur BR2 de Mol. L’objectif est toujours le même : prouver que la combinaison de l’irradiation, du vieillissement et des défauts ne fragilisent pas l’acier au-delà de ce qui est acceptable. La même démarche, sur des pièces provenant d’un générateur de vapeur français, avait donné des résultats « non conformes » et avait entraîné l’arrêt des deux centrales en mars 2014. La pièce allemande peut-elle être considérée comme équivalente à l’acier des cuves belges ? « C’est la question à 100.000 euros !, reconnaît Jan Bens, le patron de l’AFCN. Mais en tout cas, cela fournira un autre point de repère ». Au total, quatre campagnes d’irradiation d’une durée d’un mois ont été menées avec des pièces du générateur français et maintenant avec l’acier allemand. Certains experts le reconnaissent : on navigue à la limite des connaissances scientifiques. « Et Il y a des choses qu’on ne peut pas prédire jusqu’à la dernière virgule ».

Redémarrage le premier juillet ?

Que va-t-il se passer désormais ? Le rapport final d’Electrabel ne devrait pas être prêt avant le mois de mai. Il faudra ensuite le soumettre au comité des experts étrangers de l’AFCN. Ceux-ci pourraient poser de nouvelles questions, voire demander des « devoirs complémentaires ». L’examen du dossier prendra « quelques semaines ». Par ailleurs, l’AFCN va solliciter un laboratoire américain qui réexaminera l’ensemble de la méthode, des procédures et des calculs depuis le tout début de l’affaire. Un travail considérable.

Les deux réacteurs pourront-ils redémarrer en juillet comme l’espère l’électricien ? A l’AFCN, on fait la moue. « Ça va être dur à tenir ». Et plus le temps avance, plus le facteur économique se fera pressant. Chaque mois d’arrêt coûte 30 millions d’euros à Electrabel selon l’entreprise. Or, Doel 3 doit fermer définitivement en 2022 et Tihange 2 en 2023. La question de la fin de l’acharnement thérapeutique se posera peut-être rapidement…