Malek Chebel: «Un islam des Lumières peut être une solution à l’autisme actuel»

L’islam est-il compatible avec nos valeurs démocratiques ? Les événements de ce week-end, à Copenhague, un mois et demi après les attentats de Paris, rendent la question d’autant plus d’actualité.

Malek Chebel a répondu à vos questions ce lundi de 10h à 10h30.

Croco : A la lumière des derniers événements à Copenhague, l’islam des Lumières que vous préconisez n’est-il pas qu’une vue de l’esprit ?

Malek Chebel : « L’islam des Lumières est un programme d’ensemble, il procède de la philosophie des Lumières, use d’une méthodologie adaptée et progressive. Au lieu de dire que cet Islam des Lumières est une vue de l’esprit, ce que j’ai déjà entendu dès 2004, l’année où j’ai inventé cette expression, je vous invite simplement à le regarder comme l’une des issues possibles, et peut-être une solution quant à l’autisme actuel. Les Musulmans devraient donc s’emparer de cette orientation, l’investir, l’animer, etc. Tout le monde verra alors que les tueries de Paris et de Copenhague sont des absurdités sans nom, des impasses, une pathologie de gens ordinaires qui cherchent à être extraordinaires. Non, au contraire, l’Islam des Lumières est devenu, jour après jour, une vision réjouissante et plausible à la cacophonie actuelle. D’ailleurs, vous avez sans doute remarqué qu’un nombre croissant d’intellectuels, de politiques, et même de religieux, imams, mouftis, etc, et même in fine (mais ce n’est pas une preuve en soi), un président peu tendre comme Sissi d’Egypte l’utilisent pour défendre leur action. Personnellement, j’y crois fermement car je n’en vois pas d’alternative plus joyeuse. J’y crois évidemment avec le réalisme qui va avec… Utopie ? Avez-vous vu quelque chose naître du néant sans qu’il y ait une maïeutique préalable qui l’amène à la conscience ? »

Thierry Gilbert : Comment une religion qui place, du moins dans sa pratique, l’individu à l’extérieur du cercle de ses considérations peut-elle rencontrer une république qui place, autant que possible, l’être humain au centre de ses préoccupations ?

Malek Chebel : « C’est précisément le travail d’aggiornamento de l’islam que je défends à longueur de livres et de communications. tant que nous ne l’aurons pas tenté, on ne saura pas ce qui nous manque en termes de compatibilité ou d’incompatibilité de l’islam par rapport à la République. »

Citoyen : Pourquoi les pays souverains comme la Belgique ne demandent-ils pas une lecture unique du Coran (en demandant aux imams leur programme comme pour l’école) afin de contrôler les excès ?

Malek Chebel : « Une lecture unique du Coran, cela suppose que le « mal » est intrinsèque au Coran, alors qu’il n’en est rien. Pendant des siècles, le Coran a été la source d’un progrès humain fabuleux, à commencer par le développement des sciences et des techniques. Il faut donc voir ailleurs. »

Bernard : Quel rapport entre le Coran et le développement des sciences et des techniques. Tout ramener à la religion en écartant l’homme est une erreur de raisonnement, c’est l’homme qui est la source des progrès fabuleux.

Malek Chebel : « Le Coran et l’Islam ont libéré des ressources organisationnelles en un temps et en lieu donné, personne ne peut le nier. Pour le reste, je vous invite à suivre mon raisonnement : j’ai jamais nié l’apport de l’Homme dans ce domaine. Je vous invite à lire Le Sujet en Islam (Le Seuil) dans lequel je développe cette question sur 250 pages.

L’Islam ne choisit pas le régime sous lequel les humains doivent être administrés. Il faut décider une fois pour toutes que le Coran est compatible avec l’éventail de toutes les organisations humaines, de la plus éclairée à la plus fasciste. Pour le reste, j’invite tout un chacun à se débarrasser de l’agenda et du vocabulaire des fondamentalistes, qui ont tout intérêt à mélanger les niveaux et les entendements pour bien nous ficeler. Le Coran est un code qui régit le lien du croyant à Dieu. Pour le reste, c’est aux hommes de décider du régime politique qu’ils veulent se donner. »

Philippe Hanotiaux : Concernant les liens entre science et religion, les Européens ont émergé et développé la science lorsqu’ils se sont débarrassés des superstitions (alors que la religion était toujours prégnante). Est-il vrai que ce fut un basculement avec le monde islamique qui s’enfonçait, lui, dans la superstition ?

Malek Chebel : « Ce n’est pas l’avènement de la science en terre occidentale qui a provoqué le basculement du monde islamique, c’est la perte de sens de l’islam (à partir de 1492) et le repli des populations qui la portent qui a laissé une belle place pour l’Occident chrétien. Mais là encore, dans ces phénomènes d’une immense complexité, il faudrait nécessairement se limiter à des constats « larges » pour ne pas commettre des erreurs d’appréciation. La question demeure intéressante. »

Catherine : A propos des caricatures de Mahomet, qu’en est-il vraiment ? Est-il interdit par l’Islam de dépeindre le prophète de manière humoristique ou est-ce seulement un prétexte utilisé par les extrêmistes ? Porte-t-on atteinte aux musulmans lorsque l’on caricature le prophète ou seulement aux extrémistes ?

Malek Chebel : « Ni le Prophète, ni le Coran, ni le hadith n’ont interdit la représentation et l’image. Le prophète a d’ailleurs été à maintes reprises représenté (notamment dans le domaine shiite) et cela n’a pas posé de problèmes insurmontables. Ce qui a choqué, c’est l’insulte (sodomie, assimilation au terrorisme, etc.) et non la représentation en elle-même. Vous me direz qu’en Occident on a le droit de nous moquer de toutes les icônes et je vous dirai oui. Les Musulmans qui ont été blessés nous rétorquent à leur tour : « Nous avons le droit d’être choqués et ce qui nous choque nous appartient. L’Occident n’a pas la prérogative de décider pour tout le monde de ce qui choque et de ce qui ne choque pas, etc. Dialogue de sourds comme vous voyez. Un peu de modération pourra mettre tout le monde d’accord : liberté oui, indéniablement, mais responsabilité aussi… sûrement ! »

Jess : Les sociétés musulmanes ont, de tout temps, utilisé la violence. Cela rend de facto la compatibilité de ceux qui érigent la charia en loi supérieure avec la démocratie impossible. Qu’en pensez-vous ?

Malek Chebel : « Je ne suis pas sûr d’avoir compris votre question, mais au sujet de la violence, on peut dire qu’elle est par définition limitée dans le temps et dans l’espace, et qu’elle est même limitée dans le contenu. Tout se passe à travers l’évaluation du contenu réel de l’usage de la violence en terre d’islam. Cet usage est strictement réservé à la guerre d’auto-défense. A mes yeux, la guerre sainte s’est arrêtée avec la Prédication, en 632. A la mort du Prophète, toutes les guerres sont des guerres profanes, des guerres de puissance.

L’islam n’a jamais cessé de se remettre en question théologiquement. Ce qui a toujours freiné son évolution, ce sont les potentats (califes, sous-califes, présidents à vie…) qui ont marginalisé l’apport des penseurs et des réformateurs. L’islam doit pouvoir retrouver cette veine, et mieux l’exploiter. Encore faut-il dénoncer et marginaliser les tenants du pouvoir absolus qui règnent aujourd’hui sur des pays comme l’Arabie saoudite, l’Egypte, le Soudan, le Pakistan, et d’autres encore qui prônent la pseudo-charia, qui n’est jamais légitime vraiment que lorsqu’elle sert leurs ambitions humaines. »