Jean-Jacques Jespers: «L’affaire Charlie a influencé notre vision des caricatures»

Dessinateurs, artistes ou journalistes, les auteurs de caricatures chargent les traits au risque de choquer, au nom de la liberté d’expression. Suite aux attentats de Paris, de nombreux journaux ont fait le choix de publier les caricatures de l’hebdomadaire. D’autres, notamment outre-atlantique ainsi qu’en Grande-Bretagne, se sont abstenus de le faire. Les dessins de Lars Vilks, l’artiste suédois visé par l’attentat de Copenhague, ont pour leur part été très peu repris.

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Face à la caricature, les rédactions font donc des choix éditoriaux, marqués par la culture et en tenant compte des carcans légaux. Comment déterminent-elles les « lignes rouges » ? Nos invités ont répondu à vos questions.

La liberté d’expression passe par la « liberté de choquer », la « liberté de nuire »…

Ricardo Gutiérrez :

La liberté d’expression, telle qu’on la considère en Europe, intègre la faculté de diffuser des propos ou des images « qui choquent, qui heurtent ou qui inquiètent », pour reprendre la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Les caricatures publiées dans Charlie Hebdo s’inscrivent dans l’usage de ce droit. L’avocat Peter Noorlander, de l’organisation Media Legal Defense Initiative, rappelait récemment que sur une cinquantaine de procès intentés contre l’hebdo satirique français, en 22 ans, aucun ne s’est soldé par une condamnation pour incitation à la haine. « La Cour européenne des droits de l’homme condamne l’incitation à la haine à l’égard d’individus ciblés sur base de leurs croyances religieuses, mais elle autorise la satire de la violence extrémiste au sein des convictions religieuses ».

Jean-Jacques Jespers :

La théorie juridique considère que, contrairement aux autres libertés fondamentales, la liberté d’expression ne s’arrête pas où s’arrête celle des autres (cf. l’art. 11 de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen). Elle peut aller plus loin, jusqu’à nuire aux autres : les ridiculiser, les choquer, les provoquer. Autrement dit, l’intérêt collectif qu’il y a à protéger la liberté d’expression l’emporte en général (sauf les abus sanctionnés par la loi) sur l’intérêt individuel de celui qui pourrait s’estimer lésé. Mais il y a évidemment des sanctions possibles contre les abus que sont, pour les personnes, la diffamation, la calomnie, l’injure ou, pour les groupes, l’incitation à la discrimination, à la haine ou à la violence. Ces abus sont punissables.

Mais chaque pays à ses balises légales et déontologiques, c’est notamment le cas concernant le blasphème, qui n’est pas sanctionné en Belgique…

Jean-Jacques Jespers :

J’aime assez cette idée, à propos du blasphème : comme c’est un « outrage à Dieu », seul Dieu est autorisé à venir s’en plaindre et personne ne peut se substituer à lui pour en demander réparation ou pour laver l’outrage.

Ricardo Gutiérrez :

Le blasphème est officiellement sanctionné dans certains pays européens : l’Allemagne, le Danemark, l’Italie, l’Irlande et la Grèce. Mais dans les faits, il n’y a plus de condamnations. Pour les organisations de journalistes, il est clair que les religions et les convictions philosophiques non religieuses (l’athéisme) doivent pouvoir être critiquées sans crainte.

Au-delà de la loi, chaque rédaction fait des choix éditoriaux face aux caricatures, et ces choix sont liés à la culture d’un pays…

Jean-Jacques Jespers :

Je pense que dans le jugement que nous portons sur les caricatures, nous sommes trop influencés par l’affaire Charlie et par le contenu des dessins que cet hebdo publie. Charlie Hebdo relève d’une tradition presque exclusivement française de dessin politique anarchiste, anti-tout, provocateur tous azimuts, se faisant une gloire de dézinguer à tout berzingue dans tous les sens pour dénoncer toutes les formes d’hypocrisie et utilisant à plein l’ironie, le deuxième degré, voire le troisième. Il y a peu d’exemples de cette politique éditoriale ailleurs dans le monde et cela explique sans doute en partie la difficulté de certains à défendre ce type de liberté d’expression, à la limite de l’abus.

Ricardo Gutiérrez :

La plupart des médias anglo-saxons qui ont décidé de ne pas reproduire les caricatures de Charlie : le rédacteur en chef du New York Times a estimé qu’elles relevaient de l’insulte gratuite et a donc décidé de ne pas les publier. Pour lui, elles étaient contraires à la ligne éditoriale de son journal. C’est une attitude tout à fait responsable. On ne doit pas condamner les médias qui n’ont pas publié les caricatures et qui avaient souvent d’excellentes raisons de ne pas le faire. Chaque pays à ses balises légales et déontologiques. Comme l’a expliqué le sociologue français Didier Fassin, la décision de publier ou de ne pas publier les caricatures répond en fait à deux approches morales décrites par Max Weber. « D’un côté, l’éthique de conviction repose sur le principe kantien du devoir : il faut agir en fonction de principes supérieurs auxquels on croit. De l’autre, l’éthique de responsabilité relève de la philosophie conséquentialiste : il faut agir en fonction des effets concrets que l’on peut raisonnablement prévoir ». Certaines rédactions ont privilégié l’éthique de conviction (priorité à la liberté d’expression, même si ça dérange une partie de la population) ; d’autres ont privilégié l’éthique de responsabilité (je ne publie pas car cela heurte injustement ou sans raison ce qu’une partie de la population considère comme sacré).

Jean-Jacques Jespers :

La différence entre éthique de la conviction et éthique de la responsabilité est un dilemme que doivent affronter quotidiennement les journalistes ; dilemme, par exemple, entre la protection du droit collectif à l’information et les droits individuels des personnes.

Faudrait-il alors que le caricaturiste explique sa pensée ?

Ricardo Gutiérrez :

Non. On ne peut imaginer que chaque caricature soit désormais « expliquée » par un article ou une légende. Le problème que vous évoquez est celui de la « décontextualisation » de l’image satirique. Vu leur diffusion en temps réel et à l’échelle mondiale par les réseaux sociaux, les caricatures « françaises » sont exposées à des lectrices/lecteurs qui n’ont pas le même background culturel que les lecteurs parisiens de Charlie. D’où le clash. On ne rit pas des mêmes choses ni avec le même public d’un bout à l’autre de la Terre… Il faut le savoir. Mais cela ne doit pas nous conduire à l’auto-censure !

Jean-Jacques Jespers :

Je crois que la caricature suppose entre son auteur et celui qui la regarde une sorte de « contrat de lecture » implicite. Le lecteur sait que ce n’est pas du premier degré, que c’est une exagération, que cela dit le contraire de ce que cela semble vouloir dire, etc. Si ce contrat de lecture n’est pas clair, il est évident qu’on va vers des malentendus dramatiques.

La censure est moins le fait d’une confrontation avec le religieux qu’on aurait tendance à le penser ces derniers temps…

Ricardo Gutiérrez :

La liberté d’expression et en particulier la liberté de la presse ne sont pas essentiellement menacées par les religions. « Charlie Hebdo » va continuer à produire ses dessins anticléricaux et antireligieux. Les médias européens ont massivement reproduits ces dessins, ces dernières semaines. Plus que les religieux, ce sont les gouvernements qui menacent la liberté de la presse et la liberté d’expression : il suffit de passer en revue les classements de la liberté de la presse diffusés ces derniers jours par Reporters Sans Frontières et Freedom House : le pire danger pour les journalistes, ce sont les dictatures, les États autoritaires et les tendances liberticides dans les États démocratiques (je pense notamment à la surveillance de masse qui mise la crédibilité de la presse, qui ruine ses efforts pour assurer la protection des sources et la protection des lanceurs d’alerte).