«Je suis un soldat de la liberté»

C’est en 1984. La gauche est au pouvoir. Colombe a 17 ans et un amant. « Pas un petit copain, pas un amoureux, pas un truc d’adolescente, un amant, un truc de femme. » Il y a la pilule, bien sûr. Mais aussi l’insouciance. Colombe est enceinte. Elle énonce clairement : « Je veux une IVG. » Pour continuer comme avant, parce que le garder serait renoncer à être ce qu’elle a envie d’être.

Colombe est claire, nette, déterminée. Simplement. Mais : « Il y a pour la première fois quelque chose de lourd, qui rétrécit ce que je suis. » La vie se poursuit, études, journalisme, radio, écriture, sept romans déjà. Puis lui vient l’irrésistible besoin de raconter. Elle a lu Annie Ernaux rappeler « qu’une immense solitude entoure les femmes qui avortent ». Elle a le sentiment qu’Annie Ernaux s’adresse à elle. Il faut qu’elle raconte ce printemps 1984.

Et Colombe Schneck le fait avec son écriture simple, sèche, sans fioritures, à l’os. Sans effets, mais terriblement déchirant. Sans aucun apitoiement sur soi, mais ça touche, ça émeut. Pour que ce qui lui est arrivé serve aux autres, aujourd’hui, dit-elle.

L’écriture de cet événement vous a-elle permis de le mettre à distance ?

Bien sûr. C’est ce que dit l’écrivain israélien David Grossman : quand on met ses mots propres sur ce qui était pour lui quelque chose de terrible, la mort de son fils, on n’est plus la victime. Moi je n’ai jamais été la victime mais il y a quand même une tristesse dans cette absence. En tout cas, ça m’a transformée en combattante de la liberté. Je suis un soldat et ce livre, c’est un livre de combat pour la liberté. Toutes nos libertés aujourd’hui sont menacées. Celle pour avorter comme pour d’autres, comme la liberté d’expression. Comme je ne sais me battre qu’avec les mots, ce petit livre est un instrument de combat pour maintenir nos libertés, car aucune liberté est acquise.

Ça vous a aidée ?

Non. Mon livre n’est pas une thérapie. Mais j’ai compris que se battre, c’est la meilleure parade contre l’angoisse, la peur, ce qui nous affaiblit.

Cet avortement, vous le tenez à distance. Jusqu'à ce que cette distance s’affaiblisse : vous en venez à tutoyer l’enfant qui n’est pas né.

Il y avait en moi une colère, un besoin de combattre. Mais j’ignorais que c’était une chose qui avait autant d’importance dans ma vie. Quand j’ai avorté, à 17 ans, je pensais bêtement que cela allait être banal et confortable. Mon père me l’avait dit : tu vas soustraire quelque chose de ta vie et je ne l’avais pas cru. Il avait raison : l’absent a grandi, de bébé il est devenu jeune homme (pourquoi je pense que c’est un garçon ?). Il n’a pas de prénom, mais j’ai une reconnaissance envers lui. Grâce à lui, je suis la femme libre que je suis aujourd’hui.

Vous ne vous apitoyez pas sur vous-même.

D’abord, le pathos, ce n’est pas mon truc. Ensuite j’ai la chance d’être libre. J’ai cette chance énorme et je ne peux donc pas m’apitoyer sur moi-même.

Votre public est plus féminin ?

Précisément, non. Je pensais que ce livre s’adressait aux femmes. Je me suis trompée, je reçois uniquement des lettres d’hommes qui me disent, mais moi aussi j’ai avorté, j’ai un absent dans ma vie, ça me concerne.

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