Upcycling, un nouveau mode de recyclage

L’upcycling ou le « surcyclage » en design et en architecture s’avère indispensable pour freiner le gaspillage.

Temps de lecture: 8 min

Et si le réemploi n’était qu’un juste retour des choses, la période de production débridée que l’on a connue au XXe siècle, une parenthèse ? Faire du neuf avec du vieux n’a rien de nouveau. Les plus anciennes traces de patchwork remontent à l’Inde et à l’Égypte antiques. Le voilà de retour dans une collection proposée par la marque d’ameublement belge Marie’s Corner. Morceaux de tissus militaires, écossais, de tweed ou pièces de cuir ou de daim sont cousus ensemble pour couvrir chaises, poufs et fauteuils. Les temples romains, quant à eux, ont été construits avec des pierres empruntées à des temples grecs pour ensuite fournir les pierres avec lesquelles ont été bâties les églises romanes.

Aujourd’hui, dans le nouveau bâtiment qu’il a imaginé pour le Conseil de l’Europe, l’architecte et ingénieur belge Philippe Samyn a posé un geste qui marque déjà les esprits. La peau extérieure qui couvre l’audacieuse forme ovoïde du bâtiment est un savant assemblage de trois mille chassis anciens en chêne rassemblés par des brocanteurs des quatre coins de l’Union.

La Belgique à la traîne

Chez nous, aujourd’hui, la revalorisation des matériaux dépréciés ou usagés a désormais un nom : l’upcycling. Une tendance en phase avec des préoccupations environnementales et durables, et avec le désir de mettre un frein au gaspillage éhonté de ressources pourtant limitées. À l’écart de l’Occident, là où l’intelligence des mains compense le manque de capacités industrielles, ces pratiques sont une nécessité. Les chaussures assemblées avec des semelles découpées dans des pneus usagés, ou les jouets façonnés à partir de métal découpé dans des canettes de boisson sont de grands classiques dans les souvenirs ramenés des destinations soleil.

Aux mains des designers, le réemploi va souvent de pair avec le détournement d’un matériau prosaïque vers des objets ou accessoires haut de gamme. Les sacs créés par les frères suisses Markus et Daniel Freitag, découpant bâches de camion et recyclant ceintures de sécurité en guise de bandoulière, sont devenus des musts qui se vendent autour des 150 €.

Aux Pays-Bas, cela fait une vingtaine d’années que le designer Piet Hein Eek a commencé à créer des meubles avec du bois de récupération. Aujourd’hui installé sur le site d’une ancienne fabrique de transistors Philips à Eindhoven, il reste fidèle à ses principes : aucune activité n’est sous-traitée, tout est créé et assemblé sur place. Pour compenser le coût élevé du travail, le processus de production est pensé pour une efficacité maximale avec un minimum de pertes, tant pour le matériau que pour la main-d’œuvre. Un modèle qui fait rêver la créatrice Stéphanie Gosuin. En Belgique, on est un peu à la traîne. C’est pour ça qu’il faut s’y mettre. Ce qui a surpris le public qui a fréquenté l’Up Store (vitrine éphémère de jeunes upcyclers initiée par Les Petits Riens, NDLR), c’est la qualité des objets proposés. En Belgique, on est encore un peu dans l’esprit Do it Yourself, c’est pour cela que l’intervention d’un designer est déterminante, remarque-t-elle.

Créer, construire avec du matériau de réemploi tient encore pour une large part de l’acte militant. Ce qui est dommage : un objet, un bâtiment devrait pouvoir être considéré pour son esthétique, sa fonctionnalité autant que pour le matériau qui le constitue. Philippe Samyn avoue rêver de construire un bâtiment en matériau de réemploi uniquement. Si je ne le fais pas, c’est parce qu’on ne me le demande pas. Un projet dépend toujours du maître d’ouvrage. Dans nos pays, le recyclage est toujours considéré comme l’architecture du pauvre. Le riche peut tout se permettre, le réemploi sera rarement le premier choix.

Un potentiel énorme

Revers de l’engouement pour l’upcycling, certaines matières premières deviennent plus difficiles à trouver. En quelques années, on a vu la différence. De plus en plus d’entreprises se chargent elles-mêmes de réutiliser le bois des palettes qui intéressent de plus en plus de monde. La crise pousse à faire des économies là où on peut, note Antoine Sion de l’Atelier Michel Dupont. Dans le secteur de la construction, ce n’est pas la quantité du matériau de réemploi qui pose problème, mais plutôt sa disponibilité. À la demande de la Région bruxelloise, l’ASBL Rotor a mis en place une structure facilitant le réemploi des matériaux de construction. Beaucoup de travail avait été fait sur le recyclage, mais personne ne s’intéressait à un système à grande échelle, remarque Lionel Billiet, responsable de projet. L’étape suivante a été la création du site web Opalis (www.opalis.be), qui rassemble tous les revendeurs professionnels de matériaux de construction de réemploi. Vivace, ce secteur compte une centaine de firmes, PME ou familiales. Ce sont des pratiques qui remontent parfois à plusieurs générations et où l’argument écologique est rarement mis en avant. Ce sont souvent des gens motivés par la passion pour des pratiques et des matériaux traditionnels : le bois, la pierre, les briques. Avec les constructions plus récentes, on est face à un potentiel énorme quand on voit tous les matériaux détruits alors qu’ils sont potentiellement récupérables. C’est ce qui nous a poussés à mettre en place Rotor Deconstruction, une structure qui nous permet d’organiser des chantiers de démontage et de remise sur le marché de tous ces matériaux.

On est au début de quelque chose. Les lignes vont encore bouger. Par nécessité d’abord, mais on peut compter sur les capacités créatives de designers et architectes pour prouver qu’on peut faire du neuf et du beau avec du vieux. On a tout à y gagner.

Atelier Michel Dupont

Une question d’éthique et de vécu

L’upcycling, ce n’est pas une mode, c’est un état d’esprit et une nécessité. Dans l’avenir, on sera plus que jamais amenés à recycler, avance Florian Debal qui forme avec Antoine Sion l’Atelier Michel Dupont, duo de designers engagés dans la création de mobilier et d’aménagement d’intérieur à partir de matériaux de réemploi. Sortis en 2008 de la section « Design de l’objet » de Saint-Luc Tournai, ils font presque figure d’anciens quand ils croisent au détour d’un salon les jeunes designers venus présenter leurs productions upcyclées. On a été attirés par le matériau de récup pour le vécu qu’il dégage. Dès le début, on a compris qu’il fallait développer notre propre approche esthétique en réfléchissant sur de nouveaux types d’assemblage et de graphisme, précise Antoine. À la différence de leurs concurrents, ils ont produit beaucoup de mobilier et d’aménagement d’intérieur, à l’image de ceux réalisés pour les restaurants Exki, pour des commerces ou des particuliers. Leur style ? On a tendance à aller vers la couleur, mais on essaie de ne pas traiter le bois, sauf avec une lasure naturelle. C’est une question d’éthique. Au fil des ans, on est arrivés à mettre au point des techniques qui permettent de laisser les matières apparentes, tout en respectant scrupuleusement des cahiers de charge qui sont très stricts quand on travaille pour l’horeca, reprend Florian. Ce qui rend leur approche singulière, c’est de partir du matériau : il y a des contraintes induites par le matériau, ce qui peut nous amener à modifier le dessin de base du projet. Leur avenir, Antoine et Florian le voient plus que jamais à deux, même s’ils n’excluent pas des collaborations ponctuelles. On est entre le design et l’artisanat. Il est arrivé un moment dans notre collaboration avec Exki où les choses auraient pu s’emballer. Ça devenait de plus en plus lourd, on a hésité à sous-traiter et à engager, mais on a refusé, quitte à se fermer certaines portes. On préfère rester à deux pour garder le contrôle et le plaisir. Notre vie, elle est dans la poussière de l’atelier, pas devant des modélisations 3D sur un écran.

Stéphanie Gosuin

Mobiliser les énergies créatives

La pièce unique, c’est bien, mais quand on veut produire de petites séries à partir d’un matériau recyclé, la rentabilité devient vite un problème. Pour être utilisable, la matière doit chaque fois être retravaillée, sans parler du tri et du coût, explique Stéphanie Gosuin, créatrice presque malgré elle qui, depuis quelques années, a multiplié les initiatives et les événements pour mettre en valeur l’upcycling. Tout a commencé par l’Up Store. D’abord dans un appartement-galerie, puis aux Petits Riens, une dizaine de designers aménagent un appartement avec du mobilier et des objets créés avec du matériau de récupération. Puis, il y a eu Waste’Up, une plateforme destinée à mobiliser toutes ces énergies créatives en combinant trois priorités : la production d’objets de design de qualité, un réseau de matériau de récupération et une filière de production locale qui mise sur la réinsertion sociale. Ici, le rôle du designer, c’est de mettre sa recherche créative au service d’un processus de fabrication simple. La dernière édition d’Up Store a montré que le public est d’abord séduit et surpris par l’originalité de la transformation ou du détournement et, du coup, s’investit dans la démarche citoyenne et durable. Dans l’upcycling, on raconte aussi une histoire et les gens y sont sensibles.

Tout a commencé pour cette architecte de formation, par la création d’un luminaire Papillon. Le déclic a suivi lors d’un séjour d’un an à Johannesburg en Afrique du Sud où la récupération va de soi. Ça m’a ouvert au potentiel caché des objets et de tous ces matériaux qui ne nous intéressent plus dès qu’on n’en a plus l’usage. On ne prend plus la peine de se poser des questions, de regarder la forme et l’histoire d’un objet. Transformer un objet ou un matériau en le recyclant, c’est d’abord un travail de perception de la réalité.

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