Albert Frère, l’homme qui a réussi à devenir riche

La scène se passe dans un restaurant bruxellois, en présence d’un briscard de la finance bruxelloise. On passe les sujets du moment en revue, et puis, soudain, une question surgit : « Au fond si vous deviez tracer d’une phrase le bilan d’Albert Frère, que diriez-vous  ? » Notre interlocuteur réfléchit longuement, pèse ses mots puis conclut : «  Je dirais qu’il a réussi à devenir riche. » Une phrase qui n’a rien d’un jugement ou d’une appréciation, juste un constat, simple, clinique.

Par un de ces hasards que l’actualité nous réserve, c’est le soir même de ce rendez-vous que tombe la nouvelle de la retraite du patron du Groupe Bruxelles Lambert, l’un des hommes les plus riches d’Europe, et qui fut longtemps l’un des plus puissants de la place économique, financière et industrielle belge (et aussi, mais dans une moindre mesure, française). A 89 ans, l’homme d’affaires carolo prend soudain du recul et laisse le jeune tandem au pouvoir (Gallienne-Lamarche) réellement officier à la tête du holding, sous la supervision rapprochée de l’autre tandem belgo-canadien représentant les actionnaires (et leurs pères en l’occurrence), Gérald Frère et Paul Desmarais Junior.

De longs et nombreux articles de presse saluent ce qui est un événement, tant l’homme a pesé sur le destin de sa société et obsédé le monde des affaires européen. L’appréciation côté flamand, cependant, est assez rude sur l’héritage laissé par l’homme d’affaires belge. Dans De Standaard, la parole est donnée à des observateurs de l’époque, extrêmement sévères, qu’ils soient francophones ou flamands. L’idée ? Frère a beaucoup contribué à céder des entreprises stratégiques à des groupes étrangers, privilégiant l’intérêt de son portefeuille, la santé financière de son holding, l’occupation d’une position d’influence dans le capitalisme français, à la construction d’un grand groupe industriel ou financier belge. Le « procès » est connu. Le professeur de Solvay et ex-banquier Eric De Keuleneer, interviewé, est ainsi particulièrement sévère sur la contribution réelle de l’empire Frère à son pays. On ne peut cependant pas l’accuser de dire ce qu’il pense tardivement, car son opinion du jour est en ligne avec les commentaires qu’il faisait à l’époque, et qui étaient alors très isolés.

Vente de Petrofina aux français de Elf (puis à Total), vente de la BBL aux Néerlandais d’ING, cession de la minorité de blocage dans Tractebel aux Français de Suez : ce sont ces cessions d’actifs clés pour la Belgique, considérés pour certains comme stratégiques (l’électricité) qui ne passent toujours pas, des années plus tard. Et cela, notamment auprès de Philippe Bodson, l’ex-patron de Tractebel à l’époque, qui, interrogé par le quotidien flamand, commente mi-sobre, mi-amer, mais sans appel : « Frère a joué de fait un rôle dans le déplacement de différents centres de décision stratégiques en France. Mais il n’est pas le seul. Un certain nombre de personnes ont joué un rôle, aussi des ministres (...) Je trouve dommage que cela se soit produit, mais je suis peut-être le seul dans ce cas. Mais c’est une période clôturée pour moi et je ne souhaite plus parler de cela. » Bodson avait alors démissionné avec fracas, ne supportant pas de voir la stratégie de son entreprise, noyée dans l’eau de la Lyonnaise, filiale de Suez, et dictée depuis Paris.

Stefaan Michielsen dans De Tijd n’entend pas, lui, boucler le dossier aussi simplement. « Albert Frère est qualifié de Belge le plus riche. Mais le financier wallon laisse à son départ comme CEO de la société d’investissement GBL, un pauvre héritage économique. » Le titre est dur, le contenu de l’article est du même acabit. Le journaliste qui a suivi de près toute la saga durant des années rappelle que la vente des filiales de GBL se réalisait à la condition expresse d’empocher une prime de contrôle. Car de fait, à chaque fois, c’est le contrôle de l’entreprise que Frère a acquis méticuleusement au cours des années précédentes, que le financier cède soudain aux acheteurs étrangers, de préférence français. « Bruxelles était trop petit pour Frère, il voulait compter à Paris », rappelle l’éditorialiste, qui conclut : «  GBL est la deuxième société à portefeuille la plus importante d’Europe, est-il écrit fièrement sur le site web du groupe. Mais c’est une société qui n’a pratiquement joué aucun rôle en Belgique. Très peu de l’argent que la vente des bijoux de famille a rapporté à Frère, a été réinvesti dans notre pays, à quelques initiatives près, comme IJsboerke ou l’entreprise de panneaux, Joris Ide – toutes deux aujourd’hui vendues. »

Lors de cette fameuse conversation, notre briscard de la finance ne disait finalement pas autre chose, regrettant qu’Albert Frère n’ait pas réalisé avec Tractebel, société qui avait tout pour devenir une grande Belge de l’énergie dans le monde, ce que les actionnaires familiaux ont réalisé prodigieusement, dans le secteur de la bière, avec InBev, dont ils sont toujours actionnaires et décideurs.

Et Albert Frère lui, au fond, qu’en pense-t-il ? L’homme a toujours été avare de commentaires sur son destin, et certainement sur ce qu’il aurait aimé qu’on dise de lui à la fin de son parcours. Frère n’a jamais beaucoup aimé la philosophie, son truc c’était de négocier, de faire des deals avec « sa galette » – c’est son expression – et des positions d’influence à Paris en ligne de mire. Le Palais royal et ses rois se sont beaucoup trompés à une époque, en pensant arrimer les possessions du Carolo en Belgique en lui octroyant un titre de noblesse. Baron, pour quoi faire ?