Un robinet à miel connecté aux ruches : révolution ou coup de bluff ? Notre expert y répond

Reconnaissons-le, la communication est efficace : une vidéo vous montre du miel qui s’écoule directement de la ruche dans votre pot ou sur vos pancakes. Les enfants glissent leurs doigts sous le robinet et pas une seule abeille ne semble se préoccuper de ce qui se passe.

De plus, l’argumentation est audacieuse : finies les récoltes classiques de miel soi-disant si stressantes pour les abeilles ; finies les manipulations des cadres qui les écrasent et l’utilisation de la fumée qui les assomment ; fini le brassage et le conditionnement du miel. Désormais on récolte du miel pur et les abeilles ne s’en aperçoivent même pas.

En outre, l’enthousiasme est communicatif, d’autant que d’importantes autorités apicoles sont convoquées pour confirmer l’intérêt du système : le rêve des apiculteurs se réalise. Cette innovation va aider les abeilles et les apiculteurs qui eux-mêmes aident le monde entier.

De surcroît, le fonctionnement paraît simple. Les cadres sont préfabriqués en plastique. Les abeilles se contentent d’achever la construction des alvéoles (qu’elles fabriquent normalement entièrement en cire). La « Flow Hive » permet de surveiller le niveau du miel depuis l’extérieur. Quand les alvéoles sont pleines, on ouvre les vannes et le mécanisme scinde verticalement les alvéoles qui contiennent le miel. Le miel s’écoule via un tuyau à l’extérieur de la ruche dans le récipient de son choix. L’extraction terminée, la vanne est refermée et les alvéoles reprennent leur position. Les abeilles peuvent alors les remplir à nouveau de miel.

Ses concepteurs australiens la présentent comme « l’innovation la plus significative en apiculture depuis 1852 ». Il est difficile de juger le système sans l’avoir testé sur le terrain. En tant qu’apiculteur et partisan de la cause des abeilles, il m'est toutefois nécessaire de tempérer l’enthousiasme initial par un certain nombre de réserves et une invitation à la prudence.

Caricature du métier d'apiculteur, risques de déséquilibre dans la colonie, promotion de l'amateurisme... autant d'éléments qui incitent à la prudence

Commençons par l’argument basé sur le stress provoqué par les récoltes classiques de miel. Les pratiques mises en cause par les concepteurs sont caricaturales. Si elles correspondent à la réalité d’une certaine apiculture industrielle dont les dérives sont incontestables, elles n’ont rien en commun avec l’apiculture pratiquée par la majeure partie des apiculteurs de nos régions. Un apiculteur consciencieux n’enfume pas ses hausses de miel lors de la récolte, au risque sinon de donner à son miel un arrière-goût désagréable de fumée. Par contre, il utilise souvent un chasse-abeilles, posé sous la hausse la veille de la récolte. Ce système éprouvé, sans aucun risque pour les abeilles, permet de récolter les hausses sans déranger les petites habitantes ou risquer de les blesser. Nos apiculteurs aiment leurs abeilles et en prennent soin.

Autre élément troublant de cette campagne de communication : il est impensable de laisser un pot de miel ouvert à proximité de ruches habitées. En effet, vous provoqueriez alors un phénomène de pillage :les abeilles se jetteraient immédiatement sur l’aubaine, se battraient entre elles et se noieraient dans le pot. Or dans la vidéo de présentation, pas une seule abeille ne vient troubler la scène, à croire que les ruches ont été fermées la nuit pour le bon déroulement du tournage.

Autre pierre d'achoppement : l’équilibre naturel au sein des colonies d’abeilles. Dans les conditions traditionnelles d'apiculture, les jeunes abeilles produisent elles-mêmes la cire qu’elles utilisent naturellement pour façonner les alvéoles. La construction des rayons de cire participe à l’équilibre de la colonie. Au contraire, en utilisant des rayons préfabriqués en plastique, un déséquilibre se crée. Il sera nécessaire de le compenser. L’utilisation de ce système de « ruche à robinet » aura donc des conséquences sur le fragile équilibre de la colonie. Leur prise en compte nécessitera de solides connaissances apicoles.

Sera-t-il possible de placer une telle ruche à la maison, et de récolter le miel à la demande ? C'est une utopie. A l’heure actuelle, les colonies d’abeilles mellifères sont confrontées à des dysfonctionnements environnementaux. Elles exigent d'autant plus de soins de la part d'un apiculteur. Il faut rappeler qu'une colonie abandonnée à elle-même a peu d’espoir de survivre au-delà d’une saison. Dès lors, il est dangereux, voire criminel, de laisser sous-entendre qu’un non initié rait capable d'accueillir des abeilles à la maison sans disposer de connaissances préalables. Nos abeilles souffrent déjà suffisamment !

Les abeilles stockent le miel exclusivement durant les périodes de fortes floraisons

Venons-en au miel récolté. Il faut savoir que les abeilles récoltent dans les fleurs du nectar, qui subit un certain nombre de transformations avant de devenir du miel. Dans la ruche, les abeilles ventilent les rayons pour extraire l’humidité excédentaire. On ne récolte pas le miel à n’importe quel moment. De même, l’apiculteur travaille son miel pour éviter qu’il ne fermente. Il ne lui ajoute rien mais il le brasse et en extrait l’humidité. Sans ces opérations nécessaires, le miel ne pourrait pas se conserver. Ce serait le cas d’un miel récolté à même la ruche. Par ailleurs, la texture du miel dépend également du type de fleurs butinées. Tous les miels ne sont pas parfaitement liquides, certains sont plus visqueux et ne pourraient être récoltés avec ce type de système à écoulement. Enfin, notons que les abeilles stockent des réserves de miel uniquement pendant les périodes de « miellées », lorsque les floraisons sont très abondantes. En Belgique, ces périodes sont très limitées dans le temps et dépendent directement du climat. Ne croyez pas que le miel coulera de votre « robinet » plusieurs mois durant.

Dernier élément, peut-être le plus important : nos abeilles meurent massivement depuis plusieurs années. Qu’est-ce qui coulera du robinet lorsqu’elles auront disparu ? Ce qui serait formidable, c’est qu’une partie du faramineux montant engrangé pour la commercialisation cette innovation soit consacrée à une étude indépendante sur le problème de leur disparition.

Au final, une invitation à la prudence est de mise vis-à-vis de cette innovation prometteuse mais dont l’utilisation soulève tout de même de nombreuses questions.