Liberté, égalité, et priorité à soi-même

La Grèce a dû passer sous les fourches Caudines de ses partenaires européens inflexibles pour obtenir une rallonge de quatre mois – elle en demandait six – de l’assistance internationale, le temps pour le gouvernement Tsipras de repenser l’ensemble de son plan d’austérité et de réformes, pour en atténuer les conséquences pour les plus faibles. Les sociétés portugaise et espagnole ont été saignées à blanc, leurs jeunesses sacrifiées, des dizaines de milliers de familles expulsées de leurs maisons, afin de faire revenir les budgets publics et les marchés bancaires dans les clous. L’Espagne a économisé 50 milliards d’euros entre 2012 et 2014, en situation de profonde récession. La petite Belgique a économisé 22 milliards sur deux ans et demi sous Di Rupo, un mouvement accentué par le gouvernement Michel avec 11 autres milliards d’efforts. Tout cela, au nom du Pacte européen de stabilité et de croissance, catéchisme de la discipline budgétaire.

La France a lancé l’an dernier seulement un plan d’économies de 50 milliards sur trois ans, mais a demandé un délai de grâce pour revenir sous la barre des 3 % de déficit budgétaire : la Commission européenne vient d’accorder à la France un second délai supplémentaire de deux ans. (Et dire que l’exigence de Bruxelles que la France dégote 4 milliards d’efforts supplémentaires pour cette année, est perçue outre-Quiévrain comme un sacré défi…)

Ce catéchisme peut être discuté, contesté, voire modifié. Mais tant qu’il s’applique, il doit s’appliquer à tous. En réalité, l’Europe entière perçoit, sauf les Français, que ses gouvernements successifs ont systématiquement pratiqué l’évitement ou le report des efforts imposés ou consentis par tous les autres pays de l’UE. Qu’on pense au charivari autour de la loi Macron : ce texte fourre-tout de mesurettes d’ajustement, dénoncé comme un assassinat de 100.000 bébés par l’opposition et les corporatismes hexagonaux réunis, indique à lui tout seul le fossé entre ce que les Français croient subir, et ce qu’on impose à tant d’autres Européens.

Il y a trois mois, on conjecturait sur des sanctions contre la France ; ces jours-ci, on se demandait si François Hollande, qui a obtenu pour Pierre Moscovici le poste de gendarme de la discipline budgétaire – on ne rit pas – obtiendrait trois, ou seulement deux ans de délai supplémentaire…

Pourquoi les partenaires européens préservent-ils la France du régime réservé aux autres ? Parce qu’un Etat membre important ou du « cœur de l’Europe » a plus de poids qu’un petit ou qu’un pays de la « périphérie ». Et puis, il y a la menace du Front national. C’est pour ne pas provoquer la rue ni renforcer le Front, que les gouvernements français (de droite comme socialistes) reportent toujours les mesures difficiles. Et c’est au nom de cette menace éternellement agitée par Paris, que les partenaires européens (Commission, Allemagne…) finissent toujours par céder. On aurait envie de paraphraser, en la détournant un peu, la phrase attribuée à Churchill : à force de ne pas avoir choisi entre les réformes et le Front national, la France ne pourra éviter à la fin ni les réformes ni le Front.

Quant à l’Europe, elle a une nouvelle fois prouvé une vérité pas bonne à dire : deux poids, deux mesures.