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«Difficile de définir mon identité juive»

Qu’est-ce qu’être juif en 2015 ? Question complexe, à l’origine du supplément publié ce week-end par Le Soir. Témoignage de Noah et Emmanuel, deux deux jeunes adultes qui ont grandi dans la communauté juive de Bruxelles.

Par la rédaction

Temps de lecture: 8 min

A 20 ans, quelle identité juive se construire, entre les facettes de ce visage communautaire que l’on refuse, celles auxquelles on est attachés et que l’on désire conserver, celles dont on ne sait finalement pas trop que faire ? Comment se la créer enfin, pour la faire sienne ? En s’émancipant de la communauté, précisément ? En partant pour Israël, voir « par soi-même » la réalité du conflit ?

Noah et Emmanuel, deux frères de respectivement 21 et 19 ans, débordent de choses à dire. Car si l’on a rencontré des familles, questionnant les parents sur leurs choix éducatifs, leurs craintes et leurs envies, qu’en pensent les enfants, les jeunes ?

Noah et Emmanuel sont d’une famille juive laïque, mais attachée à la dimension culturelle du judaïsme, ce qui s’exprime principalement par la célébration des fêtes du calendrier juif. Un profil assez représentatif de la communauté juive de Bruxelles. Comme beaucoup d’enfants de familles juives, ils ont aussi effectué toute leur scolarité dans des établissements juifs et sont toujours impliqués dans un mouvement de jeunesse communautaire.

A l’école juive

Comment grandit-on protégés, entourés de gardes en permanence ? « En fait, comme on avait toujours connu ça, cela nous paraissait normal », explique Emmanuel, qui se remémore simplement cet épisode où, lors des activités extérieures du mouvement de jeunesse, on leur a demandé de retirer le T-shirt du groupe, clairement identifiable. « Bien sûr, on a tous posé la question à un moment ou un autre de pourquoi on était protégés, ajoute Noah, je me souviens qu’on nous avait expliqué que c’était parce que des gens pourraient nous vouloir du mal ».

En dehors de cela, l’école était une institution scolaire « normale » : « Nous avions simplement des cours d’hébreux, explique Emmanuel, et, surtout, la grande différence que j’observe avec des amis qui ne sont pas allés dans une école juive, c’est que nous sommes beaucoup plus sensibilisés (« trop ? » s’interroge Noah) à l’histoire de la seconde guerre mondiale ». « Nous sommes réellement considérés comme les flambeaux de la mémoire », complète l’aîné.

L’histoire familiale fait évidemment partie intégrante de la « judéité » des deux frères : « Notre grand-mère maternelle s’est cachée avec toute sa famille. Notre grand-père paternel, qui a refusé de porter l’étoile jaune, a été raflé et emprisonné à Bruxelles. Toute sa famille a été déportée. Tandis que notre grand-mère paternelle a été déportée, a fui, puis est entrée dans la résistance, expliquent-ils. Notre mère, aujourd’hui, se sent juive mais déteste tout ce qui est religieux… ».

Pour Noah, c’est surtout ce passé qui définit l’identité juive en Europe. Même si, là encore, en tant qu’enfant, cela relève presque de l’ordinaire : « A nouveau, comme tu nais avec ce passé, commence Emmanuel, et que la plupart de tes amis ont plus ou moins la même histoire familiale, tu ne te rends pas compte de son caractère exceptionnel… Ce n’est que maintenant, quand je sors de la bulle, que je m’émancipe davantage, que je réalise… »

Sortir de la « bulle »

Sortir de la « bulle », telle est la question. Une étape qui n’est pas forcément facile. Dans les mouvements de jeunesse par exemple, on est animateur de 16 à 18 ans, puis c’est fini ! Pas de possibilité de prolonger comme beaucoup de chefs scouts qui s’impliquent jusque 22, 23, 25 ans parfois. Pour Emmanuel, cela a été un premier « choc ». A 18 ans, tout s’arrête et on est lâché dans l’arène de l’unif. Noah essaie de mettre des mots sur un sentiment difficile à traduire : « En fait, depuis que tu es petit, on te donne des amis, on te les offre sur un plateau : tu es toujours avec les mêmes personnes, on te dit que vous avez des intérêts communs et que sont tes amis, parce que tout le monde est ami. Puis d’un coup, tu dois apprendre les codes de socialisation normale… »

Il s’agit aussi de redéfinir son identité juive, là où elle était donnée de façon évidente à l’école juive ou dans les mouvements de jeunesse : « C’est très difficile aujourd’hui, explique Noah. Il m’est compliqué de me rattacher à la communauté parce qu’elle porte des discours dans lesquels je ne me reconnais pas du tout ! »

« Dois-je partir ? » Non !

En ligne de mire, tout d’abord, la tendance pro-israélienne, que partagent par ailleurs beaucoup d’amis de Noah. Quant à lui, il explique que quand il se présente en tant que juif à des non-juifs, la première chose qu’il dit, c’est qu’il n’est pas pro-Israël. Finalement, tout comme on demande aux musulmans de se « justifier », il y a chez Noah et Emmanuel l’impression de devoir se désolidariser publiquement, pour ne pas être associé à Israël ni à une certaine communauté juive qui s’en revendique. Ensuite, il y a ce discours actuellement dans l’air selon lequel, en résumé, la société est de plus en plus antisémite, la communauté juive a peur et veut donc partir.

Encore un postulat qui énerve Noah. La récente vidéo « Dois-je partir ? » ne lui a d’ailleurs pas du tout plu. Bien entendu, les attentats les touchent personnellement : « Parce que des gens cherchent à tuer des Juifs, peu importe qui ils sont et que tu es juif, explique Noah. Que les gens que tu aimes, avec qui tu as grandi, sont menacés et que tu te demandes pourquoi. C’est juste inconcevable ! »

Pourtant Noah et Emmanuel disent ne pas avoir peur. Avec le recul, ils remettent d’ailleurs en question le fait d’inscrire les enfants dans des écoles juives : « Cela les conditionne à ne se sentir sereins… que lorsqu’ils sont protégés ! Cela crée des enfants par nature plus craintifs… » Les deux frères s’opposent aussi à l’idée de partir : « Ca serait leur donner raison et ça augmenterait encore l’antisémitisme si plus personne n’est en contact avec des Juifs ! », défend Noah. Et puis, partir n’est pas si simple, économiquement parlant : « On entretient un cliché : en gros, les Juifs belges qui ont de l’argent peuvent partir s’installer au soleil en Israël, qui les accueille, eux, à bras ouverts. Monsieur Dupont qui entend cela, il a peut-être aussi peur et envie de partir faire sa vie ailleurs, mais il se dit qu’il ne peut pas parce qu’il n’est pas Juif et qu’il n’a pas d’argent… »

Aller en Israël pour « ressentir la complexité de la situation »

La première année d’Emmanuel à l’unif ne lui a pas vraiment plu, pour diverses raisons. Cette année, il a donc décidé de voyager. Il revient tout juste de cinq mois en Israël : « J’avais besoin de me construire un avis plus personnel sur le conflit, d’aller voir sur place, de ressentir la complexité de la situation ». L’étudiant a d’abord passé trois mois dans un kibboutz, ces villages communautaires créés sur un modèle socialiste de coopération, puis deux mois à Haifa, pour du bénévolat. Il a visité les colonies, où les maisons des palestiniens sont recouvertes de grillages parce que les religieux orthodoxes leur jettent des pierres pour qu’ils s’en aillent. Mais il en retient aussi que les inégalités sont grandes dans la société israélienne. Que certains s’installent dans les colonies parce que c’est moins cher. Autre constat : « La peur est hyper présente, à la fois comme conséquence du conflit mais aussi parce qu’elle est instrumentalisée par le politique, je crois. En fait, n’importe qui naissant en Israël évolue assez logiquement, j’ai l’impression, vers un vote plutôt à droite ». Paradoxalement, dans certaines villes, les gens sont aussi « peu en contact avec le conflit », remarque Emmanuel. « Et certains ne veulent plus en entendre parler. »

Sur le terrain, Emmanuel cherchait à dépasser l’image d’Israël livrée par la communauté. « Depuis qu’on est petit, Israël nous est présenté comme le pays qui a sauvé nos grands-parents, explique Noah. Cette idée d’une terre sans peuple pour un peuple sans terre est encore très présente, comme si Israël s’était créé sans faire de mal à personne. Quand je vois les agissements du gouvernement de Netanyahu aujourd’hui, cela ne m’évoque plus du tout cette petite musique romantique ! »

Israël, si loin

Se sentent-ils pour autant attachés à ce pays ? Pas vraiment. « Je n’ai pas du tout ressenti cette impression d’être chez moi, d’être à la maison », avance Emmanuel. Noah quant à lui affirme ne pas être attaché à Israël, « mais peut-être est-ce hypocrite ? », s’interroge-t-il. Est-ce une posture ? Noah refuse en tout cas cette affiliation, tout comme il rejette les discours actuels qui pointent la communauté d’origine immigrée comme responsables d’un « nouvel antisémitisme » : « Je crois justement que ce sont ces discours qui disent « ce sont les pauvres, les immigrés ou les musulmans » qui nourrissent l’antisémitisme ! » Emmanuel n’est pas tout à fait d’accord : pour lui l’importation du conflit, par les deux parties, est clairement en lien avec la hausse des actes antisémites. Une petite passe d’armes anime les deux frères.

Non, on n’est pas revenu aux années 30. « Pourquoi ? », demande, malicieux, Emmanuel. « Parce que la … source est différente », répond Noah. « Et elle est où, cette source ?, insiste le plus jeune, il ne faut pas se voiler la face… ». « Pour moi, la précarisation globale de la société, l’augmentation de l’islamophobie sont des tendances plus alarmantes », clôt Noah.

Fil conducteur

Quelle place désirent-ils prendre dans la communauté juive à l’avenir ? Quelle identité souhaitent-ils revendiquer ? Auront-ils envie de mettre leurs enfants dans une école juive ? « Un de mes deux pieds est toujours dans la communauté, entame l’aîné, et je veux y rester. Car cette communauté, c’est moi, nous, notre famille. Et comme dans toutes les familles, il y a des désaccords entre la tante et la belle-mère ! Mais elle a aussi plein de bons côtés. Ce n’est pas une communauté qui nous retient dans ses griffes, comme on veut parfois le faire croire. C’est très ouvert. Ça a aussi été un élément stable dans ma vie et un soutient au moment de l’adolescence par exemple. C’est un peu comme un fil conducteur qui t’accompagne tout au long de ta vie. Et je ne veux pas le quitter. Même si j’ai l’espoir que certains discours évoluent… » Emmanuel pour sa part est plus bref : « Pour moi, cette question n’est absolument pas résolue. Je ne sais pas du tout ». Dans trois semaines, il repart, pour l’Amérique latine cette fois.

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