Qu’est-ce qu’être juif en 2015 ?

Question complexe, à l’origine du supplément publié ce week-end par Le Soir. Témoignage de Géraldine et Tal.

Temps de lecture: 6 min

Il est israélien, a grandi dans un kibboutz, l’un de ces villages collectivistes israéliens des années soixante, sortes de petites utopies communistes. Elle est belge, d’un père élevé dans le catholicisme et d’une mère juive non pratiquante, d’une famille donc où l’on célébrait plus Noël et Saint-Nicolas que Hanoukka ou Yom Kippour. Tal et Géraldine, respectivement 47 et 39 ans, se sont rencontrés il y a une douzaine d’années lors d’un voyage en Israël, organisé en solidarité avec le peuple israélien, notamment par le mouvement de jeunesse plutôt très à gauche dont Tal était responsable. Il s’est finalement installé en Belgique et ils sont aujourd’hui les parents de deux enfants de huit et cinq ans. Ni elle ni lui n’ont envie de (re)partir en Israël.

Son identité juive, Géraldine a mis du temps à la percevoir, à la penser et à la revendiquer. Le judaïsme n’occupait aucune place à la maison et Géraldine n’a jamais fréquenté ni une école juive ni un mouvement de jeunesse de la communauté. « Je savais que j’étais juive parce que je n’avais pas connu mon grand-père, qui avait été déporté avec une bonne partie de ma famille maternelle, explique Géraldine. Mon identité juive n’existait que par l’histoire. En dehors de cela, je n’y connaissais pas grand-chose et pensais même que je n’étais pas vraiment juive… » Sa mère, enfant cachée pendant la guerre, reste très discrète sur son histoire : « Mais, par contre, je me souviens qu’il était hors de question d’acheter une voiture allemande ! » Si, dans certaines familles juives, la référence répétée à la Shoah, à la guerre, au passé, peut devenir pesante, le silence est parfois pire, estime Géraldine : « Il m’arrive parfois, encore aujourd’hui, de faire des cauchemars en lien avec la guerre… »

Après des études en journalisme à l’UCL, c’est en réalité par hasard que Géraldine renouera avec le judaïsme. Une offre d’emploi pour la revue du Centre Communautaire Laïc Juif (CCLJ), Regards, où elle travaille toujours actuellement, l’amène à intégrer une communauté qu’elle n’avait jusqu’alors jamais fréquentée. « Je me suis rendu compte qu’une majorité des juifs de Bruxelles étaient comme moi ! »

« Plus facile pour les jeunes ici qu’en Israël »

Au départ, Tal ne pensait pas forcément rester en Belgique. Mais aujourd’hui, il n’envisage pas de rentrer au pays. « J’ai déjà vécu une vie d’adulte là-bas, je sais comment c’est. J’ai fait mon service militaire, j’ai été réserviste pendant dix ans. Cela m’a donné un regard sur la vie là-bas. » Les parents de Tal ne se sont d’ailleurs pas du tout opposés au départ de leur fils, quand celui-ci a décidé de s’établir en Europe de façon permanente. Au contraire, ils l’ont encouragé.

En connaissant la vie sur place, Tal met en garde les jeunes couples qui voient en Israël la terre promise : « En tant que jeune, commencer sa vie est beaucoup plus facile ici que là-bas ». Et d’évoquer la situation économique très difficile de la classe moyenne. « Tout le monde vit au-dessus de ses moyens, à découvert en permanence, explique son épouse. On vous fait crédit pour faire vos courses ! »

Les Belges qui partent en Israël sont-ils très aisés, ou juste peu conscients de cette réalité ? Les deux, estiment Géraldine et son mari. Mais que font les seconds dans ce cas ? « Parfois ils reviennent, mais on en parle moins. Certains n’osent pas ou ne peuvent plus revenir, car ils n’arrivent plus à faire des économies ». Un discours qui filtre peu de la communauté : « Etre juif et ne pas laisser sous-entendre que peut-être un jour on ira vivre en Israël est presque mal vu… », glisse Géraldine.

« Après l’attentat au Musée juif, je me suis sentie différente pour la première fois »

Quoi qu’il en soit, aux yeux de Tal, l’immigration est généralement économique. La motivation antisémite est un accélérateur, tout au plus. Géraldine et Tal ne nient pas ce regain d’antisémitisme, « surtout à travers une libération de la parole, y compris chez de bons belgo-belges », ni la peur qui couve. « Après l’attentat au Musée juif, je me suis sentie différente pour la première fois, se remémore Géraldine. J’avais peur d’aller travailler. Et j’étais la première désolée de ressentir cette peur, cette différence, car j’ai toujours revendiqué être comme tout le monde ».

Le dernier mois de janvier a aussi été « une horreur », poursuit-elle, avec ces militaires qui ont remplacé la police devant le lieu où elle travaille. Une protection qu’elle refuse de considérer comme « normale » : « Quand je vois ces enfants qui sont dans des écoles juives depuis tout petits et pour qui c’est devenu presque « banal » d’avoir un garde armé à l’entrée… Mais non, ce n’est pas normal !

Tal et Géraldine ont fait le choix de mettre leurs enfants dans une école non juive, car « c’est plus riche pour eux », tout en les inscrivant à un mouvement de jeunesse de la communauté. Une façon de trouver un équilibre et, peut-être de garder la tête froide. « Je sais que dans les écoles juives, la plupart des parents se posent la question du départ. Le fait de se côtoyer tout le temps entretient sans doute aussi ce discours ».

Tout comme, dans l’autre sens, Israël maintient l’image d’une Europe de plus en plus antisémite. «Quand on va là-bas, tout le monde nous dit « Et en Belgique, ça va ? », raconte Géraldine. Tal n’est pas dupe d’ailleurs du discours de Netanyahou, appelant les Juifs d’Europe à venir s’installer en Israël juste après les attentats… Et ce, à quelques semaines des élections ! Le couple se montre très critique envers la politique israélienne et plaide pour la création d’un Etat palestinien. Pour autant, les amalgames et les raccourcis qui fleurissent tant au détour de conversations anodines que dans les médias, agacent. « Après les attentats, j’ai eu droit à des remarques comme « en même temps, avec tout ce que vous faites là-bas, faut pas vous étonner », raconte la journaliste. Comment ça, « vous » ? Qu’est-ce que « nous » y faisons ? Rien ! »

« Il n’est pas simple d’être juif aujourd’hui »

Tal, qui a toujours travaillé dans l’associatif, a vite compris que postuler dans ce secteur en Belgique en mentionnant sa nationalité était peine perdue. Pour Géraldine enfin, le traitement médiatique du conflit en Belgique et en Europe, perçu comme très pro-palestinien, pousserait presque les Juifs, même les plus critiques envers la politique israélienne, à défendre Israël encore davantage. Car la condamnation d’une certaine politique israélienne n’empêche évidemment pas le couple d’être attaché à ce pays, dans lequel il a de la famille et où il apprécie autant de facettes qu’il n’en déplore.

« Il n’est pas simple d’être juif aujourd’hui », résume Géraldine. Car si, aux yeux du couple, le gouvernement met tout en œuvre pour protéger la communauté, et que l’antisémitisme n’est pas vécu au quotidien, « dire qu’on est juif crée des réactions imprévisibles, qu’on ne comprend pas ».

La vague d’attentats du mois de janvier inquiète, certes, pour l’avenir du vivre-ensemble : « Cela scinde la société en deux parties, car les gens ont été obligés de se positionner, reconnaît Géraldine. Mais il est essentiel de maintenir le dialogue » Charlie Hebdo a peut-être suscité une réelle prise de conscience dans la société, espèrent Tal et Géraldine : « Les gens se sont rendu compte que le Musée Juif, c’était peut-être le début de tout cela. Cette fois, tout le monde s’est senti visé. Une amie, qui travaille au Palais de Justice, m’a dit récemment « nous sommes aussi protégés, pour la première fois je comprends ce que tu ressens » ».

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