Cracovie, le charme vintage

La belle Cracovie semble être longtemps restée figée dans son sommeil. Depuis une dizaine d’années pourtant, et plus encore dans un contexte de crise, le paysage urbain se transforme sous l’impulsion d’initiatives indépendantes qui grouillent sous son vernis et le ravivent. J’y rencontre le Français Julien Hallier, la trentaine, qui s’y est installé depuis 2003. Il y a fondé l’agence touristique et linguistique Destination Pologne, qui vise une clientèle francophone. Il me fixe rendez-vous au siège de l’agence, avant de m’emmener sur les traces des quartiers émergents de la ville. Depuis l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne en 2004, de grands changements se sont opérés dans divers domaines et la ville s’est embellie. Façades nettoyées, bâtiments restaurés, nouveaux lieux… et la qualité de vie ne cesse de croître. De plus, Cracovie est à taille humaine : on s’y déplace facilement à vélo et l’on y croise sans cesse des connaissances.

L’esprit du Kreuzberg berlinois

Il y a peu, Julien a déménagé dans la partie sud de la ville, à Podgórze. Un quartier populaire alternatif, en plein développement, qui s’étend au bord de la Vistule, le principal fleuve polonais. Et qui renaît d’une histoire sombre. C’est d’ici que, durant la Seconde Guerre mondiale, environ quinze mille Juifs ont été déportés vers les camps de concentration. On peut comparer l’évolution de ce quartier à celui du Kreuzberg à Berlin, il y a vingt ans, avec ce même mouvement de jeunes créatifs, souligne-t-il. En tant que Breton, j’apprécie beaucoup la présence du fleuve, d’autant plus que depuis septembre 2010, le quartier de Podgórze est relié au quartier juif Kazimierz par un pont supplémentaire, la Kładka Bernatka, entièrement réservé aux piétons et aux cyclistes. Et juste à côté du pont, le Mostowa ArtCafe organise des expositions temporaires… c’est devenu mon endroit préféré ici.

Par ailleurs, depuis mai 2011, le quartier de Podgórze s’est vu doté d’un musée d’art contemporain, le MOCAK (Museum of Contemporary Art in Krakow), sur le site de l’ancienne usine d’Oskar Schindler. Pour y accéder depuis le centre, je traverse une zone un peu délabrée, d’habitations ouvrières et de HLM, puis un étroit tunnel piétonnier avant de découvrir l’architecture du nouveau musée, flambante, qui contraste avec le paysage tout en s’y fondant. L’aspect postindustriel du lieu a été préservé, dans un souci de lien –  d’espoir  – entre son passé tragique et un futur qui se veut plus optimiste. Ainsi, les lignes des toits des hangars d’origine sont un élément visuel récurrent du projet, traçant une continuité entre la construction existante et la nouvelle. Le verre est omniprésent et constitue les sols, plafonds et façades. Soit 4000 m2 dédiés à l’art actuel polonais et international des deux dernières décennies sous toutes ses formes. J’y ai passé une demi-journée, entre le sous-sol qui accueille la collection permanente et le rez où se déploie l’espace de programmation temporaire, le café et la librairie.

Plus à l’ouest du quartier, en face de la colline du Wawel, et un peu incongru dans ce décor, un autre lieu vaut largement le détour, le Centre d’art et de technologie japonais Manggha, dont l’architecture ondulante est l’œuvre d’Arata Isozaki. Initié par le réalisateur Andrzej Wajda, alors fasciné par le pays du Soleil levant, le lieu abrite depuis 1994 les riches collections d’art nippon du Musée national. Je découvre quelque sept mille pièces (toiles, sculptures, gravures sur bois, mangas, textiles…) réunies par le collectionneur et essayiste Feliks Jasienski.

Kazimierz, le quartier bohème

Avec Julien, je me dirige ensuite vers Kazimierz, l’ancien quartier juif. S’y mêlent synagogues, cimetière, galeries, concept stores, restaurants, bars… et une population très créative. Julien me propose de rencontrer Monika Szuminska, une Polonaise qui y a ouvert un Slow Fashion Cafe. Habituée des petits cafés du coin, Monika a eu envie d’y développer un espace ouvert, accueillant, où les gens peuvent prendre un café, des cours de couture ou acheter des pièces uniques, réalisées sur place. L’idée est de revenir à un mode de vie plus lent et de prendre à nouveau le temps de faire des choses de ses propres mains. On peut se fabriquer une tenue en un jour. Beaucoup de gens viennent ici se détendre après leur travail. Le lieu, en effet, respire l’intemporalité et l’amour des choses bien faites.

La jeune femme s’enthousiasme du renouveau de la ville : Lorsque j’étais étudiante en 1999, ce quartier était réputé dangereux, il y avait à peine deux pubs. Aujourd’hui, il s’est radicalement transformé et est devenu très animé. Ici, un quart de la population –  environ sept cent soixante mille habitants  – est étudiante. Et dans ce contexte de crise, les jeunes ont trouvé l’énergie pour faire bouger les choses et développent leur propre business sur place. De même, avec l’ouverture des frontières, ils s’inspirent de ce qui se fait ailleurs. Alors qu’avant, la plupart des gens montaient leur projet ici puis partaient à Varsovie, la capitale économique du pays. Cracovie brillait surtout par sa vie culturelle. Mais depuis un moment, des sociétés s’y implantent.

À deux rues de là, Przemek Krupski a également senti le vent tourner. Originaire de Poznan, il a ouvert une boutique de mobilier vintage polonais dans le quartier, après y avoir lancé le Miejsce bar : Avec la crise notamment, les gens se réapproprient la production locale. À l’inverse des autres pays, on n’avait pas dans les années 50-70 de mobilier en plastique moulé et coloré, mais plutôt des pièces plus sobres, en bois et textile, redevenues à la mode aujourd’hui ; le public redécouvre le design polonais de l’époque.

Le quartier est aussi très couru pour sa place Nowy, qui rassemble autour d’une rotonde de briques rouges –  l’Okraglak, qui abritait jadis le marché de viande kasher et aujourd’hui des points de petite restauration  – des Puces, un marché de petits producteurs, des bars, terrasses, galeries d’art. La spécialité de la place ? Le zapiekanka, sorte de demi-baguette dont la version classique est gratinée de fromage, champignons, tomates, le tout agrémenté de ketchup et de ciboulette.

Julien me propose de ponctuer la visite par un lieu phare du quartier, Idea Fix, où ont régulièrement lieu des événements, défilés, DJ sets. À l’entrée, de généreux fauteuils où l’on prend une tasse de thé. Le lieu privilégie également la création locale et en édition limitée. Mobilier, accessoires et prêt-à-porter de jeunes marques polonaises, comme Made in Varsaw ou Black Bow. Des créations très singulières, tant dans la coupe que dans les matières, souvent inspirées des années 80 et 90.

La cité planifiée de Nowa Huta

À Cracovie, la redécouverte de la culture locale passe encore par les vestiges du communisme. Le lendemain de cette plongée au centre-ville, je retrouve Camarade Kenji, de l’association Crazy Guides, pour un tour guidé en Trabant, célèbre “ voiture du peuple ” dans la banlieue de Nowa Huta, à 12 kilomètres à l’est de la Vieille Ville. Bâtie en 1949 sous Staline puis devenue un symbole de l’oppression du régime, cette cité planifiée dans la zone industrielle des Nouvelles Aciéries présente de larges avenues, de nombreux parcs et jardins. Son architecture éclectique mêle le style Renaissance (qui fut déclaré “ style national ” en Pologne), le réalisme socialiste et le postmodernisme des années 70-80. Aujourd’hui, souligne mon guide, des initiatives culturelles y émergent. Des concerts ont lieu dans l’aciérie, uniquement ouverte au public à ces occasions et l’été, se tiennent encore dans cette zone le festival du film de Nowa Huta et de grandes expositions en plein air.

La visite englobe des haltes dans des lieux préservés de l’époque, tels une cantine Milk Bar toujours en activité, le chic Restauracja Stylowa, légende locale, et un appartement communiste des années 70 qui semble encore occupé : mobilier, objets de décoration, ustensiles de cuisine, télévision – où passe en boucle un film de propagande – continuent à y insuffler de la vie. Des pièces pour la plupart d’origine soviétique, polonaise et est-allemande. Camarade Kenji me propose des concombres marinés et un verre de vodka sur place, avant de reprendre le volant de la Trabant vers l’église Arka Pana (L’Arche de Dieu), première église construite en 1977 à Nowa Huta en signe de résistance au communisme et référence architecturale : en forme de bateau, sa façade est incrustée de deux millions de cailloux provenant de torrents de montagne. D’autres vestiges renaissent de leurs cendres, comme le Teatr Ludowy ou l’espace artistique expérimental Laznia Nowa, où se jouent des pièces de théâtre participatif et qui abrite le Klub Kombinator. Tandis que, tout près de là, s’étendent les prairies de Nowa Huta et des sentiers à la végétation profuse, généreux poumons urbains, d’où l’on peut apercevoir les mythiques monts Tatras.