Paul Magnette: «On est sorti de la crise morale à Charleroi» (débat vidéo)

L’attribution du World Press Photo à un photographe italien pour un reportage sur Charleroi a provoqué voici quelques jours un large débat. Au cœur de celui-ci, l’image de la première ville wallonne.

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Depuis plusieurs mois, des chantiers d’importance ont amélioré la physionomie de la ville. Mais ceux-ci n’ont pas encore refondu complètement son image. Deux photographes du « Soir » se sont déplacés dans la métropole et en ont ramené leurs visions. À découvrir dans Le Soir de ce vendredi .

Nous vous proposons également de partager votre vision de cette ville contrastée.

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Ce vendredi, le Soir pose la question : Charleroi, en 2015, c’est quoi ? Et quel avenir pour la ville ? Pour y répondre, trois hommes politiques carolos se sont succédé et ont débattu en direct vidéo.

Ci-dessous, le résumé de leurs interventions.

Paul Magnette : « Mieux vaut avoir mauvaise réputation que pas de réputation du tout »

Sur la polémique World Press Photo. « Je suis intervenu à la demande de journalistes et photographes. Je n’avais pas vu le reportage incriminé, au départ. Charleroi a un paysage singulier, postindustriel, qui attire beaucoup de photographes. J’ai pensé qu’il s’agissait d’un reportage de plus. Mais ces personnes m’ont convaincu. J’ai donc simplement écrit ce courrier au jury du concours. Ce reportage n’est pas du journalisme. C’est de la mise en scène. Je suis conscient de l’image de la ville, qui a une esthétique très forte. Mais des personnages avec une sexualité hors-norme, il y en a dans toutes les villes du monde. Patrick Janssens, m’a confié qu’il avait vécu ça lorsqu’il était bourgmestre d’Anvers, et il m’a dit « il vaut mieux avoir une mauvaise réputation que pas de réputation du tout ». Cela va faire venir des artistes, des intellectuels à Charleroi, tant mieux ».

Cette polémique, l’a-t-il utilisée comme prétexte pour occuper le devant de la scène ? « Je n’en ai pas besoin (rires). Ce n’est pas moi qui ai demandé à ce monsieur de venir faire des photos. On l’a fait pour l’image de Charleroi, la dignité des Carolos, dont beaucoup sont blessés par ce reportage et me le disent. Les photographes qui viennent prennent toujours des images de 5 % du territoire, et omettent les 95 % restant. La photo avec la conduite de gaz au-dessus des maisons a été faite 1000 fois. »

Charleroi, plus grande métropole wallonne, a du mal à s’extraire du marasme. Comment la situer aujourd’hui ? « Charleroi a retrouvé une vraie santé économique et est un vrai pourvoyeur d’emploi au niveau régional avec l’aéronautique, le spatial, entre autres, mais le problème est que les 2/3 de ces emplois sont occupés par des non-Carolos. Bruxelles vit également cela en étant le premier contributeur au PIB du pays mais a un taux de chômage élevé. On contribue à la richesse de la région, comme Liège, mais le chômage reste élevé. »

Et les Carolos dans tout ça ? Laissés pour compte ? « La priorité absolue, c’est la formation. Les fonds européens Feder que nous avons sollicités sont d’ailleurs axés à 100 % sur la formation technique et professionnelle. C’est un besoin. On est candidat à l’organisation du Mondial des métiers. Ce n’est certes pas l’événement le plus porteur au monde mais la ville a besoin de ce type d’événement. Il y a un divorce entre une géographie économique très vigoureuse et la géographie humaine. L’aéroport quant à lui est un formidable pourvoyeur d’emplois, souvent locaux d’ailleurs. On a besoin de ce genre de choses. »

Sur la gestion politique, les affaires qui ont secoué Charleroi ces dernières années. « Charleroi a connu une crise industrielle très très grave comme peu de villes l’ont connue, avec la perte de milliers d’emplois. J’ai vu à Marchienne l’effondrement de l’industrie, en quelques années, des cafés, des commerces, ont fermé leurs portes. Et au moment où l’économie a redémarré, il y a eu les affaires et la crise politique. Cela a complètement paralysé le fonctionnement de la ville. On a d’ailleurs dû réincorporer des fonctionnaires qui n’ont pas encore été jugés, mais qui étaient toujours payés par la ville, afin de faire fonctionner l’administration. Évidemment, s’ils sont condamnés, ils seront écartés. Charleroi avait besoin d’une union sacrée. C’est pourquoi j’ai proposé au CDH et au MR cette coalition. Parce qu’on en avait besoin. Cela permet de se dire qu’il y aura toujours quelqu’un qui veille aux intérêts de Charleroi dans le futur, quelle que soit la configuration politique. »

Sur le cumul entre le mayorat de Charleroi et la ministre-présidence wallonne. « J’ai dit à Pierre-Yves Jeholet (chef de file de l’opposition MR au parlement wallon, qui vient de déposer une proposition de décret interdisant ce cumul, NDLR), on peut discuter de tout. Mais attention aux illusions d’optique ! Quand un investisseur arrive, il veut voir le bourgmestre. Si j’étais bourgmestre empêché, beaucoup de gens se tourneraient quand même vers moi. Mon rôle est parfaitement codifié. Je ne fais que ce qui est inscrit dans le code de la démocratie locale. Cela permet d’éviter les conflits d’intérêts. »

Ce qui a le plus changé à Charleroi depuis son arrivée à la tête de la ville ? « J’espère que les secteurs en léthargie, au désespoir, ont retrouvé des perspectives. Le plus grave pour une ville, c’est quand ils n’y croient plus. Aujourd’hui, beaucoup de gens disent qu’on sent que ça bouge. Au plan économique mais aussi culturel. Nous avons à Charleroi l’une des scènes culturelles parmi les plus dynamiques. Je pense qu’on est sorti de la crise morale à Charleroi. J’invite vos lecteurs à visiter le site http://www.carolofornie.be/, qui offre un aperçu sans complaisance ni misérabilisme de la diversité de Charleroi. »

Luc Parmentier (Ecolo) : « En soi, les photos ne me dérangent pas »

Partagez-vous le point de vue de Paul Magnette sur le fait que Charleroi est en train de revivre ? « Pour l’instant, non. Ça va aller mieux, des travaux sont en cours. Mais j’ai l’impression que la ville s’enfonce toujours du fait de ces travaux et d’une paupérisation grandissante à cause du nombre de gens qui en janvier ont perdu leurs allocations de chômage et qui s’orientent vers le CPAS. Cela pose problème. »

Le discours de Paul Magnette est-il tronqué ? « Non. D’un point de vue réel, Charleroi s’enfonce encore, mais on voit qu’il y a des efforts pour inverser cette courbe. Pourtant, on n’est pas encore dans une phase montante. »

Paul Magnette a-t-il bien fait de relayer les demandes des journalistes ? « C’était la rouspétance de trop. J’ai plus réagi quand la presse flamande nous a traités de « Walbaniens ». Franchement, les photos ne me dérangent pas. Je peux vous trouver le même type de population ou d’architecture dans une autre ville. Magnette est l’ambassadeur de Charleroi et dans ce rôle il s’est bien défendu. Pour son image de marque c’était important parce que ça donne un focus sur Charleroi. »

Quelle est l’image de Charleroi que vous appréciez le plus ? « Le marché le dimanche matin. On voit une activité commerçante, festive. C’est un côté qui me plaît. »

Quels sont pour vous les qualités et les défauts de Paul Magnette en tant que bourgmestre ? « C’est un excellent communicateur. Le côté négatif c’est que parfois ça ne suit pas tout de suite. Il annonce et puis il faut attendre que la réalité arrive. Les gens commencent à voir un décalage »

Cyprien Devilers (MR) : « A Charleroi, trop souvent, on n’a pas osé se mettre en avant »

Sur la polémique World Press Photo. « J’aime bien la photo, on a une académie fantastique à Charleroi, un superbe musée, peut-être le plus beau d’Europe. En photo, le but est de traduire sa réalité, de passer un message. On entend souvent parler du problème de Photoshop pour les photos dans les magazines féminins, et ici on a assisté à un Photoshop intellectuel. Paul Magnette a eu raison : on ne doit pas tout accepter. A Charleroi, trop souvent, on n’a pas osé se mettre en avant. On n’a aucune raison de rougir. Tout est perfectible et on vient de loin, mais les choses s’améliorent. Et donc on ne peut pas accepter qu’on casse systématiquement l’image des Carolos. »

Un complexe d’infériorité des Carolos ? « Il y a eu un complexe d’infériorité, c’est très clair. On est en train de lutter contre ça. Quand on fait quelque chose de bien à Charleroi : on rentre les pieds et on regarde par terre. On n’ose pas s’affirmer, se vendre. On a des sociétés fantastiques, notre aéroport est dans le top 3 des aéroports au monde, devant Francfort, Kuala Lumpur ; on a des sociétés extraordinaires. J’ai visité la semaine dernière avec le bourgmestre Magnette une société qui réalise des simulateurs d’avions qui, au départ, étaient donnés comme impossibles à réaliser. Ils le font ! L’ensemble du comité de direction de Boeing est venu à Charleroi, parce qu’ils ne pensaient pas que c’était possible de le réaliser ! On a une série de pépites à Charleroi, que l’on doit mettre en avant. On a des succès. Les gens commencent d’ailleurs à s’en rendre compte. On va de l’avant. »

Gérer la propreté à Charleroi, pas évident... « Si l’on prend l’axe Anvers-Bruxelles-Charleroi, nous sommes la ville la plus propre, selon une étude de Test-Achats. Le problème d’une grande ville, c’est qu’elle rassemeble l’ensemble des problèmes épars ailleurs. La propreté, on y travaille. Nos agents sur le terrain sont extraordinaires. Mais on manque de matériel. On a des soucis au niveau des structures, de l’organisation. On sait que l’administration de Charleroi a été malmenée. L’organigramme est parfois un gruyère, mais les travailleurs de l’administration sont très volontaires. Globalement, il n’y a pas plus de problèmes à Charleroi qu’ailleurs. On, a accru les sanctions, on poursuit devant les tribunaux, on est bcp plus durs. on a pris un grand baton bien dur et on sanctionne. Ca marche. - 65 % déchets non autorisés dans les sacs bleus en un an. »