Marie-Hélène Ska: «Le congé parental masculin diminuerait la pression sur les femmes»

Première femme à la tête de la CSC, Marie-Hélène Ska, 44 ans, n’était pas foncièrement féministe quand elle a commencé sa carrière il y a 20 ans. Mais elle l’est devenue, tout en refusant d’opposer hommes et femmes sur des sujets aussi essentiels.

Journaliste au service Monde Temps de lecture: 6 min

Une journée internationale pour les droits des femmes, est-ce encore utile à vos yeux ?

C’est une journée importante et symbolique, nécessaire puisque, en 2015, la femme n’est pas encore tout à fait l’égale de l’homme, en matière de salaire ou d’accès au travail. Et, on le voit aujourd’hui, quand on exclut des allocations d’insertion les moins des de 30 ans, il y a deux tiers de femmes qui sont concernées. Lorsqu’on s’attaque à l’allocation de garantie de revenus pour des personnes qui travaillent à temps partiel, on s’attaque à 80 ou 90 % de femmes. Cette journée est le moment de rappeler ça, mais aussi les progrès engrangés.

Pourquoi y a-t-il aussi peu de femmes chefs d’entreprise ?

Ce n’est pas un créneau spontané vers lequel les femmes viennent, mais de plus en plus de femmes développent leur propre entreprise, et pas de la même manière qu’un homme. Elles le font chez elles, de façon très créative. Mais les femmes sont souvent très modestes. Une femme qui fait bien son travail, c’est normal. Un homme qui fait bien son travail ne mérite-t-il pas une récompense ? Mais il ne faut pas voir le monde en noir et blanc. L’idée n’est pas d’opposer hommes et femmes, mais plutôt de permettre aux femmes de prendre la mesure de leurs potentialités. Je le vois dans une organisation comme la CSC : à partir du moment où on arrive à une parité dans les organes de direction, la question ne se pose plus : les aspirations des femmes sont naturellement prises en compte. J’ai connu une époque où si une femme ne pouvait participer à une réunion, c’était compliqué pour elle de dire qu’elle devait aller chercher ses enfants. Aujourd’hui, on peut dire : « Je ne suis pas là parce que j’ai des priorités ». Et c’est au moins aussi légitime que lorsqu’on interrompt le Conseil des ministres parce qu’un un homme va à un match de foot… Une femme est sans doute beaucoup moins attentive qu’un homme à la marque ou à la taille de sa voiture. Par contre, elle préfère essayer de pouvoir mieux articuler la vie au travail et hors travail.

Y a-t-il encore des discriminations à l’embauche pour des jeunes femmes ?

Oui. Et pour améliorer la situation des femmes, il faut prendre des mesures qui vont passer par les hommes. Si on avait demain 50 % des hommes qui prenaient un congé parental ou un crédit temps, la pression sur les femmes diminuerait aussi.

Le monde syndical à une réputation un peu macho, où les hommes qui ont des grosses voix s’imposent. Cela a été difficile pour vous ?

Je n’ai jamais cherché à m’imposer. J’ai fait mon boulot. Et c’est parce que des collègues m’ont fait confiance que les choses sont devenues ce qu’elles sont. A la CSC, mes prédécesseurs ont beaucoup travaillé à l’amélioration de la prise en compte des femmes. On fait un rapport régulier sur la place des femmes dans chacune des organisations et parfois, les points rouges s’alignaient. Il n’y a pas de miracle, il faut agir de façon volontariste. A la CSC, nous sommes arrivés à la parité au bureau journalier, qui est notre comité de direction, parce que les politiques de recrutement, de formation, de désignation des responsables ont conduit à ce que nous ayons un vivier de femmes ayant autant de capacités que les hommes. Il reste cependant quelques résidus. A une femme qui travaille le soir, on n’ose plus demander qui s’occupe des enfants, mais on y pense. Si vous allez prendre un verre après une réunion, on trouve cela normal pour un homme, mais pour une femme… En 20 ans de carrière professionnelle, les choses ont quand même beaucoup changé.

Vous avez trois enfants, quel est votre secret pour tout concilier ?

Des enfants qui ont toujours eu l’habitude d’être autonomes et qui comprennent notre engagement. Et pour le reste, des priorités extrêmement claires, des choses sur lesquelles je ne transige pas. En période d’examens, quand on a promis d’être là, on est là. Qu’il y ait une réunion du groupe des Dix ou pas. J’ai mes responsabilités, mes engagements, mais mes valeurs sont claires. Et pour le reste, une bonne dose d’organisation, comme tout le monde. Il y a des moments qu’on ne rattrape pas. J’ai vu trop de gens essayer de rattraper avec leurs petits-enfants le temps qu’ils n’avaient pas pris avec leurs enfants. Cela reste un réflexe très masculin, cette discussion sur la qualité du temps qu’on passe avec ses enfants plutôt que sur la quantité. Il y a quand même une quantité minimum nécessaire…

Le féminisme, c’est une idée qui vous parle ?

Je n’étais pas spontanément féministe. Au début de ma carrière, je me souviens de discussions avec mes collègues en charge des femmes, qui me semblaient parfois en décalage avec la réalité qui était la mienne. C’était une génération de femmes qui s’est beaucoup battue pour le droit des femmes : on leur doit énormément. Je pense être devenue féministe sur certains aspects alors que je ne l’étais pas au départ parce que la réalité des femmes reste précaire. Chaque fois qu’on touche à la protection sociale, ce sont les femmes qui trinquent. Il y a ce débat sur les dispenses pour raison familiale dont personne ne parlait parce que c’est un système qui, sans faire de bruit, aide l’ensemble de la société. Il faut que quelqu’un s’occupe des parents, des enfants malades, et ce sont les femmes qui le font. Ces attaques frontales sont le fait d’hommes qui n’ont aucune conscience de ce système ni de son importance. Je trouve ça très frappant.

Faut-il plus de femmes en politique ?

Il n’y a pas qu’une solution. Mais dès qu’il y a un nombre suffisant de femmes dans un secteur, elles peuvent imprimer leur marque. Dans les systèmes qui commencent à se féminiser, les femmes adoptent souvent une attitude de mimétisme par rapport aux hommes pour se faire accepter. Alors que quand les hommes arrivent dans des secteurs très féminisés, ce n’est pas nécessairement le cas. Les infirmiers gardent leur identité masculine et tout le monde trouve cela normal. Dans le Groupe des 10 (concertation sociale patrons-syndicats), le fait qu’il y ait des femmes n’évite pas les excès d’adrénaline. Mais quand homme s’énerve pour montrer qu’il est le chef et que cela ne fonctionne pas, il arrête.

Dans le monde, quel est le combat féministe qui vous semble le plus important ?

C’est l’éducation. Il y a ces pays où l’on tue des filles parce qu’elles vont à l’école. Le seul objectif c’est de les maintenir dans l’ignorance et la dépendance. Une fille qui peut lire et écrire et qui peut dire non, c’est pour moi un combat majeur.

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