«J’ai fait du fait du sport grâce à Eddy»

A 6 ans, Jacques Stas a vu son grand-père pleurer en voyant Eddy Merckx s’effondrer dans la montée de Pra-Loup au Tour de 1975. Depuis, le « Cannibale » est son idole. Rencontre.

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Pour Jacques Stas, c’était une évidence dès que la proposition lui a été formulée. Et pour Eddy Merckx, ce fut un oui immédiat. Ambassadeurs belges de leur sport, les deux hommes ont partagé plusieurs heures à refaire le monde en notre compagnie.

Le Soir : Jacques Stas, pourquoi avoir choisi Eddy !

Jacques Stas : Mon grand-père maternel était dingue de lui. Il me disait tout le temps qu’Eddy était le plus grand et qu’il n’y en aurait aucun autre. Il avait raison !

Eddy Merckx : Je ne suis pas d’une autre planète tout de même !

J.S. : Avec mon grand-père, je regardais toutes les courses, j’avais 6 ans au moment du drame de Pra-Loup (lire par ailleurs). Tout allait bien dans le col d’Allos puis patate ! Luc Varenne a raconté que cela n’allait plus, que Gimondi puis Thévenet rentraient. Mon grand-père en a pleuré. Cela me faisait mal au cœur de le voir dans cet état. Je me souviens très précisément des émotions de ce jour-là. Un sportif qui parvient à faire pleurer un homme, je me dis qu’il doit être exceptionnel. “Si tu veux devenir sportif, tu dois avoir du caractère” disait-il. “Regarde le Cannibale”. Et je suis devenu pro, donc c’est en partie grâce à toi et à mon grand-père !

L.S. : Jacques, vous n’avez jamais envisagé une carrière dans le vélo ?

J.S. : Non, j’en ai pratiquement un peu fait comme tout le monde. J’ai participé à des stages collectifs à l’alpe d’Huez, à la Colombière, etc. Des cols que j’ai grimpés à mon aise !

E.M. : C’est normal pour un basketteur de souffrir dans un col. Vous avez des jambes très musclées, vous êtes plus lourd.

J.S. : Ce que je voulais dire à Eddy avant de poursuivre, c’est qu’il n’y aura jamais qu’un sportif belge de tous les temps. Car mon grand-père regardait tous les sports, dont la F1 à laquelle je ne comprenais rien.

E.M. : Jacky Ickx était un très grand, crois-moi. Il venait souvent s’entraîner avec moi. On sous-estime, on ne parle pas assez de la condition physique incroyable exigée par le sport automobile. Je suis admiratif. Et de tous les sportifs de haut niveau en général. Il est inutile de comparer les sports, ils ont tous leurs spécificités. En basket, c’est intense, explosif. En vélo, c’est de l’endurance pure.

J.S. : Tu as pratiqué d’autres sports avant le vélo et après ?

E.M. : Oui, du basket d’ailleurs, dans mon quartier. Puis j’ai joué un peu au foot avant de commencer le vélo à 16 ans. Après j’ai joué au tennis, au foot pour des opérations caritatives. En basket, j’ai donné le coup d’envoi de Malines-Real Madrid à Deurne, tu te souviens ?

J.S. : Et comment ! Je jouais et j’ai eu le dernier ballon avant le coup de sifflet final. Une question que j’ai toujours eu envie de te poser : comment tu as vécu la carrière de ton fils. Cela a dû être compliqué !

E.M. : Quand Axel arrivait au départ d’une course, la consigne pour ses adversaires était d’arriver avant lui, même pas de gagner, mais d’arriver avant lui. Je ne voulais pas qu’il devienne coureur, c’est lui qui l’a imposé en faisant sa demande sur le miroir de la salle de bains car il n’osait pas le faire de vive voix. Au bout du compte, il a réalisé une très belle carrière et une magnifique reconversion au Canada et aux Etats-Unis où il travaille avec son équipe de jeunes. Pourtant, il n’était pas mauvais au foot, il jouait en scolaires nationaux à Anderlecht puis, un jour, suite à un contact avec Crasson à l’entraînement, il s’est blessé. C’est pendant cette période qu’il a décidé de faire du vélo.

J.S. : Quand mon gamin a commencé le basket, c’était aussi Stas par ici, Stas par là. Il y avait beaucoup de jalousie et de mépris en même temps.

E.M. : Axel, lui, souffrait de la comparaison qui était faite avec Frank Vandenbroucke qui a commencé en même temps. Il n’y avait aucune comparaison. Frank avait un talent incroyable, Axel était un bosseur et, je le répète, il a gagné des courses, réussi une belle carrière.

J.S. : Eddy, pourquoi tu n’as jamais voulu diriger l’Union cycliste internationale, comme Platini qui préside l’UEFA par exemple ?

E.M. : A une époque, on m’a proposé la direction de la Fédération belge mais cela ne m’intéressait pas. A l’UCI, Verbruggen était intouchable et il fallait être d’accord avec ses décisions ! Puis j’avais mon usine, 42 emplois, peu de bons de commande et des dettes. J’avais autre chose à penser.

L.S. : Mais vous avez cependant été sélectionneur de l’équipe belge ?

E.M : Absolument, pendant 10 ans. J’ai arrêté après le titre de Museeuw à Lugano, dégoûté là encore par les jalousies. Il y avait encore deux Belges en course, Museeuw qui était devant avec Gianetti et Axel derrière. Le président de la fédé était avec moi. Je me suis porté à la hauteur de Museeuw pour vérifier que tout allait bien puis je suis descendu au peloton pour faire de même avec Axel car il n’avait personne en cas de crevaison. On me l’a reproché ! Or, si Museeuw est champion du monde, il le doit aussi à Axel qui a joué le jeu et neutralisé les attaques de Bartoli.

J.S. : C’est difficile d’entraîner son propre fils, j’ai vécu la même chose avec le mien. Il a joué en Belgique puis je l’ai obligé à suivre des études. Car le basket belge est en perte de vitesse. Dans peu de temps, on en reviendra à l’époque amateur, quand les mecs bossaient la journée et s’entraînaient le soir. Mon fils voulait devenir pro et il peut encore en rêver. Aujourd’hui, il a 21 ans, il est instituteur et il est parti vivre son rêve aux Etats-Unis. Il joue à l’université (Michigan) et suit un master en éducation pour pouvoir enseigner dans les écoles internationales.

E.M. : Ma petite-fille Alexia veut être institutrice aussi. C’est une gagneuse, elle joue à l’Orée à un très bon niveau. Je la verrais bien également partir aux Etats-Unis pour son sport mais aussi pour apprendre l’anglais. Son frère Lucas est quant à lui en commerciales et joue aussi au hockey à l’Orée. C’est un costaud, un athlète. Il pouvait aller au Daring, je n’ai pas compris pourquoi il a renoncé car il pouvait avoir une expérience européenne mais il a préféré rester avec ses copains. Je pense qu’il ira au Watducks la saison prochaine.

J.S. : Le hockey, c’est le sport qui monte en Belgique, non ? On a en tout cas plus de chance pour un sportif d’aller aux JO via le hockey que par le basket !

E.M. : Cela dépend des générations, des individualités. Regarde Ann Wauters. Pour qui j’ai d’ailleurs souvent plaidé la cause par rapport au Mérite sportif. Le problème à mon sens avec le basket, c’est qu’on peut voir les rencontres de NBA et qu’on compare ! C’est comme si tu parles de la Jupiler League et de Chelsea-Manchester, c’est un autre monde ! Sauf qu’on a la chance d’avoir des talents en équipe nationale, une génération exceptionnelle.

J.S. : Si nous avions un Belge qui brille en NBA, cela donnerait un coup de fouet aux jeunes dans nos clubs en Belgique. Voyez les Français, les Lituaniens, ils jouent aux Etats-Unis et le rendement de leur équipe nationale s’en ressent. On a un jeune, Manu Lecomte (Miami), un jeune qui grimpe, qui marque beaucoup. C’est sans doute lui le grand espoir. Je trouve qu’après leur carrière, les sportifs ne sont pas sur la même longueur d’ondes. Surtout dans les sports moins médiatisés. J’ai revu Ingrid Lempereur (natation), elle a une ferme près d’Arlon et elle a du mal à joindre les deux bouts. On doit davantage se préoccuper de la reconversion des sportifs dans notre pays.

E.M. : J’ai eu moi-même beaucoup de difficultés, on ne devient pas chef d’entreprise du jour au lendemain. J’ai perdu énormément d’argent, je confirme que c’est compliqué. J’aurais pu faire autre chose que de monter une usine mais je n’avais pas de quoi subsister pour rester dans mon fauteuil jusqu’à la retraite.

J.S. : Il faut très tôt expliquer aux jeunes talents qu’à 35 ans, ils ne pourront plus pratiquer leur métier et donc à gérer leur capital et leur avenir. Puis on est vite oublié. Il n’y a pas de reconnaissance des anciens sportifs comme en France par exemple.

E.M. : C’est une question d’équilibre, ce n’est vraiment pas simple. Je prends souvent l’exemple de Frank Vandenbroucke, il était fragile derrière son talent et beaucoup l’ont vu trop tard. D’une manière générale, il faut aussi que les parents cessent de croire qu’ils ont enfanté des génies du sport, ce qui est souvent le cas. Et j’inclus les grands-parents. Je m’aperçois que je suis beaucoup plus cool avec mes petits-enfants !

J.S. : Il faudrait même donner une formation pour la reconversion. Mais il faudrait aussi qu’à l’échelon politique, on fasse confiance aux sportifs retraités. Je n’ai pas pu obtenir un certificat d’aptitude à la Communauté française pour pouvoir enseigner le basket. Il y a plein de moniteurs pédagogues, certes, mais qui ne connaissent pas le sport comme nous.

E.M. : Au-delà, il y a l’éducation au sport. Les parents travaillent, sont débordés et n’éduquent pas leurs enfants au sport. Je caricature, évidemment, j’anticipe tout de suite sur les critiques mais c’est comme cela. L’alimentation, le sport, etc. On a plus de chance d’avoir des champions du monde à la Playstation qu’en basket ou en cyclisme.

J.S. : Au plan politique non plus, Eddy, nous ne sommes nulle part. Je me souviens avoir présenté un dossier à feu Michel Daerden, un homme brillant qui n’avait rien à faire aux sports. Désignons un ancien sportif comme ministre, poussons-les à se présenter aux élections.

E.M. : il y a beaucoup d’incompétents aussi dans les fédérations sportives, c’est encore beaucoup plus grave. A l’UCI, on n’écoute pas les coureurs. Philippe Gilbert faisait partie de la commission des coureurs, il l’a quittée en constatant qu’il perdait son temps. Le cyclisme est un sport individuel à la base, chacun y voit ses intérêts, ses sponsors, donc c’est très égoïste.

J.S. : Idem en basket où des avocats s’occupent des contrats. Les mecs se font rouler parce qu’ils n’y connaissent rien. Il y a heureusement des exceptions, des hommes comme Eric Somme qui ont fait beaucoup. Je suis fasciné par Marc Coucke qui pourrait franchement faire autre chose que de donner de l’argent au foot d’Ostende. Chapeau ! En tout cas, d’apparence, il semble plus comique que Duchâtelet !

E.M. : Chaque matin il boit un verre de vinaigre pour être sûr de ne pas devoir rigoler. Je plaisante, hein !

J.S. : Le vélo, c’est tout de même beaucoup de souffrances ?

E.M. : Sur un Tour oui, car chaque jour, il faut recommencer mais on ne prend pas de coups en cyclisme, c’est peu traumatisant, hormis les chutes.

L.S. : Tout le monde connaît votre attachement au Sporting. Alors, Anderlecht champion ?

E.M. : Je lis et j’écoute la presse flamande qui ne jure que par Bruges. Et à la fin c’est souvent Anderlecht qui gagne, en effet. On verra, le retour de Praet sera capital. A ce propos, sans les journalistes francophones, il n’avait jamais le Soulier d’Or. Ce n’est pas normal.

L.S. : Et Jacques Stas, votre rapport au foot ?

J.S. : Supporter du FC Liégeois depuis tout petit, comme Christophe Brandt dont les parents tenaient une boucherie pas loin de chez moi. Je reste rouge et bleu et anti-Standard.

E.M. : Je vais surprendre beaucoup de monde, mais, derrière Anderlecht, je préfère le Standard à Bruges. Bruges, c’est la culture du mépris, la suffisance. Les relations ont été très tendues avec Anderlecht. Je me souviens d’un match où Jean-Luc Dehaene m’avait apostrophé après une victoire étriquée du Sporting. “Et alors, tu ne dois pas être fier de ton équipe ?” Devant tout le monde, un Premier ministre, vous vous rendez compte ? Donc je tiens à le dire aux supporters du Standard qui ne m’aiment pas.

L.S. : Quelles différences entre le basket et le cyclisme ?

J.S. : Dans un sport collectif, tu peux te cacher, pas en cyclisme. Très jeunes, à 9 ou 10 ans, les gamins apprennent aussi déjà à tricher, à se laisser tomber etc. C’est énervant.

E.M. : Le vélo, il ne faut pas le commencer trop jeune. 16 ans, c’est bien. Il faut aussi arrêter de sublimer l’entraînement. On n’entend que cela aujourd’hui. Mon entraîneur Félicien Vervaeke me disait toujours : “Plus tu cours, mieux tu gagnes”. Et c’était vrai. Je participais à une course puis je récupérais, sans vélo. C’est important au début car sinon, à 21 ans, tu n’as plus envie.

L.S. : Un leader n’est-il pas plus vite usé qu’un équipier par exemple ?

E.M. : Sur le plan mental, peut-être. Physiquement, cela ne change rien. Cela dépend de la constitution, de la vie privée aussi. Je connais des sportifs de haut niveau qui ne sont pas sérieux en dehors de leur métier.

J.S. : Moi aussi je préférais jouer plutôt que de m’entraîner. C’est l’entraînement et son côté répétitif qui m’a lassé. Je n’avais plus envie de prendre mon sac. Et comme à vélo, certains s’entraînent trop et arrivent cuits le jour de la compétition. Le basket est devenu professionnel en Belgique en 1989 quand j’ai commencé. On s’entraînait le matin et plus seulement le soir après le boulot. Or, le niveau général est devenu moins élevé car le surplus d’entraînement a lessivé les mecs. Il faut vraiment trouver le juste équilibre.

E.M. : Je n’aurais pas voulu être coureur aujourd’hui, cela m’aurait ennuyé. Quand je vois Froome, Contador, ils gagnent peut-être bien leur vie mais ils s’entraînent plus qu’ils ne courent et, surtout, ils ne peuvent pas participer à toutes les courses. Moi, je les aimais toutes, j’aurais été très frustré de ne pas faire le Tour des Flandres, Paris-Roubaix et les classiques ardennaises dans la même saison.

J.S. : Tu disais avoir essayé d’autres sports, tu voulais gagner aussi ?

E.M. : Et comment, même aux cartes ! Mais j’ai ralenti la cadence. Aujourd’hui, je fais encore 6 à 7.000 bornes par an avec mes amis le week-end avec la devise de Pierre de Coubertin : l’important, c’est de participer ! Je ne peux pas me passer de faire du sport, c’est indispensable à mon équilibre !

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