Des cultures OGM en Europe?

La Commission, le Conseil et le Parlement européen se sont récemment accordés sur une proposition législative permettant à chaque Etat de restreindre ou d’interdire la culture d’OGM sur son territoire pour des raisons autres que les risques concernant la santé et l’environnement, ceux-ci étant évalués par la Commission. Le Parlement a entériné l’accord le 13 janvier et le Conseil devrait en faire autant en mars, ce qui mettrait un point final au processus d’adoption formelle de cette proposition législative. On peut penser qu’il s’agit d’un bon compromis puisque Greenpeace dont on connaît l’opposition aux OGM et EuropaBio, une association de bio-industries européennes plutôt en faveur des OGM, ont fait part de leur insatisfaction par rapport cette loi, bien évidemment pour des raisons différentes.

La culture des plantes OGM progresse de manière constante depuis une vingtaine d’années et représente environ 12 % des terres cultivées. Restreintes au départ aux USA et au Canada, les plantes OGM sont maintenant cultivées dans plus de 25 pays, dont des pays émergents comme le Brésil, l’Argentine, la Chine ou l’Inde. Dans notre Europe dominée par un sentiment de rejet, une seule variété de maïs autorisée est cultivée dans quelques pays, dont notamment l’Espagne. En revanche, l’importation de produits issus de plantes OGM n’a cessé de croître. Il s’agit surtout d’aliments pour le bétail, comme des farines de soja ou de maïs.

Le génie génétique, la technologie utilisée pour produire des plantes OGM, poursuit les mêmes objectifs que la sélection traditionnelle de nouvelles variétés basée sur des croisements : améliorer les propriétés agronomiques ou alimentaires des plantes cultivées. Sans que cela ne pose problème, cette technologie est utilisée pour la production par des microorganismes OGM de vaccins et d’enzymes utilisées, par exemple, pour la fabrication de fromages ou de produits panifiés. Alors quel sens y a-t-il à considérer qu’une technologie est favorable lorsqu’elle s’applique aux micro-organismes et néfaste lorsqu’elle concerne des plantes ?

Une technologie est rarement bonne ou mauvaise en soi. C’est l’application qui peut être bénéfique ou nuisible. C’est d’ailleurs le cas pour la sélection classique qui a abouti aux plantes que nous consommons. Celles-ci ont en effet été modifiées, parfois à un point tel qu’elles ne ressemblent en rien à leurs ancêtres naturels. En effet, le croisement de plantes brasse des génomes entiers, ce qui représente des dizaines de milliers de gènes. Les semences issues de croisements sont donc aussi des organismes génétiquement modifiés par rapport aux parents. Et il n’y a pas de dieu, de grand architecte ou de loi naturelle qui veille à ce que les croisements ne puissent pas aboutir à des plantes à risques. Obtenir des variétés améliorées par croisement est d’ailleurs une tâche difficile, qui conduit bien plus souvent à des échecs qu’à des succès et il faut saluer le talent des sélectionneurs qui œuvrent dans ce domaine. Il est donc fallacieux de laisser croire que les plantes issues de croisements sont naturellement bonnes et que celles issues du génie génétique sont nécessairement mauvaises. Il y a lieu d’évaluer, cas par cas, les risques au niveau de la santé et de l’environnement.

Quel pourrait être le bénéfice des plantes OGM ? Ceux qui soutiennent que les plantes OGM vont éradiquer de notre planète les problèmes alimentaires liés à la pauvreté pèchent par naïveté. Mais ceux qui prétendent qu’elles ne peuvent rien apporter se trompent par ignorance ou cynisme. La croissance de la population, le changement des habitudes alimentaires des pays émergents, la limitation des terres cultivables et les changements climatiques, voilà autant de défis qui nécessitent une synergie de toutes les technologies, traditionnelles et plus récentes, qui permettent une agriculture efficace conciliant productivité et durabilité et s’adaptant aux particularités locales. On peut se gausser de quelques applications commerciales qui sont aujourd’hui dans les champs. Ce qu’il faut avoir en ligne de mire, c’est une nouvelle génération de plantes OGM qui sont en développement, notamment dans des pays émergents. Des plantes plus résistantes à la sécheresse ou aux maladies (sans ajout de pesticides) ou plus équilibrées pour notre alimentation.

Hélas, après avoir été longtemps créative et à la pointe du développement agricole, l’Europe reste frileuse. Le climat est plombé. Peu d’hommes politiques osent, du moins publiquement, s’affranchir de la pensée anti-OGM dominante. Les industries alimentaires ont fait du « sans-OGM » un argument commercial. La presse peine à prendre du recul, en témoigne l’écho sans discernement réservé il y a plus d’un an à la publication du professeur Seralini qui mettait en cause une plante OGM, publication pourtant très contestée sur le plan scientifique. Certes il faut saluer le souci de l’Europe à ne pas s’être lancée dans les applications d’une nouvelle technologie sans en évaluer les risques. Cependant, avec un recul de plusieurs dizaines d’années et une expérience considérable hors Europe, force est de constater que les plantes OGM ne sont pas les « Frankenfood » que prédisaient certains. Mais l’Europe, enfermée dans des positions idéologiques et dogmatiques, a confondu principe de précaution et inaction. Un sursaut est-il encore possible ?