Donald Tusk, un président trop monomaniaque

En quatre mois, le nouveau président du Conseil européen a confirmé l’image du Polonais qui ne s’intéresse qu’à la crise russe. Décryptage.

Chef du service Monde Temps de lecture: 7 min

En août dernier, la désignation du premier ministre polonais Donald Tusk à la présidence du Conseil européen (l’assemblée des chefs d’État et de gouvernement) avait été célébrée par les 28 comme un événement symbolique : 25 ans précisément après avoir été le premier pays à faire tomber le communisme, la Pologne donnait à l’UE son premier haut dirigeant venant de l’Est. L’affaire n’était pas que symbolique : premier ministre réélu – cela devient rare – d’un grand État membre, auréolé du succès économique polonais, Tusk était devenu l’un des plus anciens membres du Conseil européen.

Les attentes étaient grandes. Comme certaines craintes : un Polonais, forcément « antirusse » selon l’opinion courante, à la tête de l’UE, alors que la tension monte dangereusement avec la Russie ? Force est de constater que, contrairement à l’opinion de ceux qui pensaient que Tusk veillerait à l’éviter, le Polonais a… validé la caricature au-delà de toute inquiétude : « Il a été jusqu’à présent en retrait sur 95 % des sujets, et très présent sur l’Ukraine et la Russie », constate Vivien Pertusot, responsable du think tank Ifri à Bruxelles. Un constat unanimement partagé par de nombreux responsables européens, parfois de haut niveau, interrogés par Le Soir au sujet des premiers mois de Tusk. Un proche dément toutefois : « L’économie et le terrorisme ont été les sujets majeurs durant les deux premiers sommets et la période correspondante ».

« Anti-Poutine de base »

Peut-être. Mais on n’a entendu ou lu des déclarations significatives de Tusk que sur la crise à l’Est. « De plus, il exprime régulièrement des positions très “anti-Poutine de base”, cela n’aide pas, confie une source diplomatique française basée à Paris. Bien sûr, il a le droit de le faire. Et ce sont d’ailleurs des positions très partagées dans de nombreux Etats membres », poursuit-on avec regret à Paris. « Mais d’avoir immédiatement été perçu comme anti-russe a eu pour conséquence que Tusk a plus de mal à jouer le rôle d’édificateur de consensus », explique une autre source diplomatique, bruxelloise celle-là. Avoir des opinions et les exprimer : Tusk n’a jamais caché qu’il comptait le faire, et se démarquer sur ce point de son prédécesseur, le Belge Van Rompuy : « Il est plus tranchant, et il veut s’écarter du “parler européen” convenu », confirme notre source proche de Tusk.

Que le nouveau président du Conseil s’intéresse à la Russie et ne cache pas ses positions, c’est une chose. Mais ce qui inquiète encore plus, c’est qu’il semble rester à l’écart des autres questions importantes de l’heure, notamment économiques et en particulier des problèmes de la zone euro. « Est-ce par manque d’intérêt ou de connaissance ? », se demande Vivien Pertusot.

Par ailleurs, le nouveau président de la Commission Jean-Claude Juncker et Donald Tusk se sont tacitement réparti les domaines : au premier l’économie et les enjeux intérieurs, au second les affaires internationales. Il n’empêche, même au 13e étage du Berlaymont on s’étonne un peu, même si cela arrange le maître du lieu, de voir Tusk si discret sur l’économie. « Car il y a des dossiers politiques de l’euro qui sont traités au niveau du Conseil européen », remarque une autre source diplomatique. Tusk a d’ailleurs été formellement désigné comme président des sommets de la zone euro, ce qui n’allait pas de soi au départ vu qu’il vient d’un pays non-membre.

Or avec le rebond de la crise grecque consécutif à l’arrivée au pouvoir du parti anti-austérité Syriza, c’est un dossier euro majeur qui s’est retrouvé sur la table des 28. Dès la première visite d’Alexis Tsipras auprès des institutions européennes à Bruxelles, quelques jours avant le sommet de février, Donald Tusk a sèchement communiqué que la question grecque devait se traiter à l’Eurogroupe, qui réunit les ministres des Finances – lire ci-contre.)

Absent des sujets économiques

Mais au-delà de la crise grecque, nombreux sont ceux qui trouvent Tusk trop absent du terrain économique. «  C’est aussi, si pas d’abord sur les enjeux économiques, qu’il se construira une position d’influence. Et comme ex-dirigeant d’un pays qui entre le communisme et le succès économique d’aujourd’hui, a traversé des difficultés et des sacrifices immenses, il pourrait contribuer aux débats avec une narration positive. » A contrario, il y a des dossiers économiques sur lesquels Tusk s’est fort engagé : la promotion du projet d’accord commercial avec les États-Unis (allié essentiel de la « civilisation occidentale » a-t-il dit), et l’Union de l’énergie, un projet repris par Jean-Claude Juncker, mais dont l’idée avait été lancée il y a un an par l’encore Premier ministre polonais.

Enfin, c’est sur sa manière de fonctionner à Bruxelles que Donald Tusk suscite les plus grandes frustrations. On décrit un président hyper-protégé par son cabinet, mais qui n’entretient quasi aucun contact avec ceux qui comptent dans les institutions. Notamment avec le Coreper, le comité des représentants permanents (ambassadeurs) des Etats membres qui est le centre névralgique du pouvoir dans l’UE. Tusk n’en aurait rencontré aucun. Il n’a pas plus rencontré de chefs de groupe du Parlement européen, également des relais politiques influents, même pas Manfred Weber, le chef du puissant groupe PPE, auquel appartient Tusk. Un haut diplomate européen : « Pour animer un Conseil européen, il faut beaucoup parler avec tout le monde, masser les égos… »

Par contre, à plusieurs reprises, surtout dans la préparation du sommet de cette semaine, Tusk et les siens ont surpris, voire fâché les représentants permanents, en tentant d’imposer des orientations très personnelles sur l’un ou l’autre sujet…

Tout n’est pas mauvais toutefois. Tout le monde se réjouit du caractère plus resserré des sommets – les deux premiers ont tenu sur une journée – mais aussi des textes de conclusions : Tusk a mis fin à la pratique de Van Rompuy, où les 28 discutaillaient pendant des heures des modifications à apporter à des paragraphes interminables et abscons.

Beaucoup de critiques, pour une petite dose de satisfaction, donc ? Sans doute. Mais chacun reconnaît, après son lot de remarques, qu’il faut encore laisser un peu de temps au Polonais. Pierre Defraigne, directeur de la Fondation Madariaga-Collège d’Europe : « Ce n’est pas à partir de quelques mois qu’on se fait une opinion sur une fonction par définition discrète, une fonction de conviction et d’arbitrage, qui se fait derrière les rideaux. Laissons à M. Tusk le temps de révéler sa véritable personnalité, son poids, l’orientation qu’il donne aux travaux. »

Vivien Pertusot nuance cependant : « Il y a une nécessaire phase d’adaptation. Mais combien de temps cela va durer ? Car il ne serait pas bon que tout le monde s’habitue à un président de Conseil distant. »

Tsipras obtient de Tusk un mini-sommet

Le seul sujet qui peut transformer un Conseil européen qui s’annonce plutôt prévisible, c’est la Grèce », prévenait mercredi un diplomate européen bien informé. Au départ, la Grèce ne devait pas figurer à l’ordre du jour. Une stricte volonté du président du Conseil européen Donald Tusk, mais aussi de la majorité des chefs d’État et de gouvernement, qui veulent laisser l’Eurogroupe gérer le problème. Mais selon notre source, lors d’une réunion préparatoire du Coreper (les 28 ambassadeurs), « la difficulté est née de l’annonce par Piotr Serafin, le chef de cabinet de Donald Tusk, que l’on pourrait aussi parler de Grèce. » Il n’a pas fallu longtemps pour que les Grecs demandent qu’il en soit ainsi, Alexis Tsipras lui-même relayant la requête auprès de Tusk mardi.

Donald Tusk a refusé net. Mais, la porte ayant été ouverte, il a proposé d’organiser une réunion en marge du sommet, avec Tsipras et quelques leaders majeurs. Ce qui a provoqué d’autres grincements de dents : c’est soit un sommet de la zone euro, soit rien du tout, mais pas une réunion à quelques-uns, auraient fait savoir certains Etats membres de l’eurozone. Et puis, une réunion pour quoi faire ? « Il ne faut pas dévier de l’accord du 21 février », conclu entre la Grèce et ses partenaires à l’Eurogroupe, insistent tous les diplomates. Or depuis cet accord, le constat est unanime : les Grecs n’ont rien fait en termes de concrétisation de leurs engagements, qu’il s’agisse de projets budgétaires, de mise en œuvre de réformes, mais aussi de bonne volonté dans les discussions techniques qui ont démarré à Bruxelles et à Athènes avec « les trois institutions que l’on ne peut plus appeler troïka ». « Ce que les Grecs font subir à nos représentants à Athènes est inacceptable », confiait mercredi un responsable européen, après une fuite organisée dans la presse grecque, qui accusait la Commission et son représentant à Athènes de renouer avec les diktats.

On apprenait mercredi soir que Tusk réunira un « mini-sommet » jeudi soir avec Tsipras, Merkel (laquelle recevra le premier lundi à Berlin), Hollande, Dijsselbloem (président de l’Eurogroupe), Jean-Claude Juncker et Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne. Les autres leaders des pays qui financent la Grèce risquent de ne pas du tout apprécier l’initiative de Tusk…

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