L’UE se met en marche face à la déferlante de la propagande russe

Les voisins européens de la Russie criaient au loup depuis des mois… sans vraiment convaincre les autres Etats membres de l’UE, pas loin de déceler dans cette insistance une paranoïa russophobe. Cette fois, c’est fait : ainsi que nous l’indiquions dans nos éditions de lundi, le sommet européen reconnaît que, trop c’est trop, il est désormais « nécessaire de contrer les campagnes de désinformation menées par la Russie ».

Comme le Qatar ou la Chine avant lui, le Kremlin a investi des sommes colossales dans le développement de nouveaux médias : des canaux de communication sophistiqués, multilingues et diffusés sur tous les supports – de la presse écrite à la télévision en passant par internet et les réseaux sociaux. Des médias qui, selon de nombreux observateurs occidentaux, déversent en continu un discours anti-occidental, dénigrant, déstabilisateur, voire carrément mensonger. L’heure est à la guerre hybride : ce serait une arme utilisée par le pouvoir à Moscou dans le cadre de ce que certains experts décrivent comme une « militarisation de l’information ». Les Européens se posaient dès lors la question : faut-il riposter à cet assaut ? Si oui, comment ?

Manifestement, les Européens jugent que l’on ne peut plus se taire, laisser tout dire, face à ce rouleau compresseur de la propagande russe, dans le contexte exacerbé de la crise russo-ukrainienne. Un « plan d’action sur la communication stratégique » européenne sera développé dans les prochaines semaines par les institutions de l’UE, en « coopération avec les Etats membres », ont conclu les Vingt-Huit réunis au sommet.

« De l’info, pas de la propagande »

Ce travail sera piloté par la cheffe de la diplomatie de l’UE Federica Mogherini. Elle doit rendre sa copie pour le mois de juin mais personne ne s’attend à voir l’Europe répondre à l’offensive russe par un arsenal équivalent. Dans un premier temps, une petite équipe de communication se met en place. Elle regroupera une poignée d’experts du service diplomatique, du Conseil et des Etats membres.

« Nous travaillons dans trois directions, expose la porte-parole de la haute représentante pour la politique étrangère : Promouvoir de façon plus active les politiques de l’UE, corriger les informations fausses, soutenir les médias indépendants dans la région. » Les experts, précise la porte-parole, développeront « des messages, une narration positive, des réponses pour corriger la désinformation, ils travailleront sur la communication en russe, prépareront des campagnes sur les réseaux sociaux. Mais ce sera de l’information, pas de la propagande, assure-t-elle. Le but n’est pas d’envoyer dix communiqués de presse par jour ! » En clair, il s’agira surtout, à l’usage des médias notamment, de renforcer les capacités de communication et de réponse de l’Europe, alors que cette « guerre froide » s’enracine.

La réponse se veut donc plutôt prudente, et modeste. Le terrain est évidemment miné : il ne faut surtout pas prêter le flanc à la critique « d’en face », reconnaît une source européenne, en bridant la sacro-sainte liberté d’expression, en manipulant ou en déclenchant une guerre de contre-propagande.

L’Europe est déjà obligée de mettre ces principes en pratique dans un développement inattendu en Ukraine : le canal ukrainien d’Euronews, la chaîne d’infos européenne financée à 35 % par la Commission dont le président Juncker se dit « grand fan », vient de changer de partenaire commercial à Kiev. Et s’est s’associé au géant des médias ukrainien Inter Media Group (IMG) pour la diffusion du programme en ukrainien, en Ukraine.

Or IMG a été repris en 2013 par un oligarque ukrainien, Dmytro Firtash, qui soulignait, dans une récente interview à… Euronews, que « les intérêts de la Russie n’auraient pas dû être ignorés » dans le rapprochement entre l’UE et l’Ukraine – soit exactement la thèse du Kremlin. Chez Euronews à Paris, on souligne que « M. Firtash n’est pas actionnaire de la chaîne et qu’il n’y a aucun projet dans ce sens : la coopération commerciale a été signée avec IMG ». « La garantie d’indépendance éditoriale est totale », nous assure la directrice des relations extérieures Stéphanie Schroeder. L’Europe, elle, n’a guère de marge de manœuvre : « Pas de commentaire. On suit la situation mais nous respectons l’indépendance d’Euronews », nous dit la porte-parole de Mogherini.