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Julia Cagé: «Google est devenu le rédacteur en chef du Web»

Invitée du Grand Oral La Première-Le Soir, Julia Cagé, économiste à Science Po et titulaire d’un doctorat à Harvard analyse la crise que traversent les médias.

Temps de lecture: 6 min

Qu’il s’agisse des problèmes de financement liés à la chute des recettes publicitaires, de la mainmise de quelques milliardaires sur les principaux titres ou du désamour du public à l’égard des médias classiques, tout y passe dans Sauver les médias qu’elle publie au Seuil. Julia Cagé nous livre dans son ouvrage une analyse serrée des raisons de la crise, de son impact sur la qualité de l’information d’aujourd’hui et sur le travail des journalistes dont une bonne partie est détournée pour ne plus faire que du « copier-coller ».

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Que les médias soient en crise n’est pas un constat neuf, mais ce qui inquiète Julia Cagé c’est que les solutions qui y sont apportées ne lui semblent pas satisfaisantes d’un point de vue démocratique. La baisse des recettes publicitaires, à l’origine des problèmes de financement des médias, n’est pas liée à la seule arrivée d’internet ; elle est plus ancienne qu’on ne pourrait le croire. « Il y a surtout une crise de confiance dans les médias qui est très très forte, une forme de désamour du public. Si vous regardez les sondages, vous avez souvent moins de 25 % des gens qui font confiance à la télévision, à la presse écrite et encore moins à internet. On a une crise de désamour qui se traduit par une baisse des ventes que l’audience en ligne sur internet ne permet pas de combler. La question est pourquoi ne font-ils plus confiance aux médias alors qu’ils restent intéressés par l’information ? C’est la question clef, parce que si vous interrogez les mêmes personnes en leur demandant si l’information dont on traite dans les médias les intéresse, la réponse est majoritairement oui pour plus des ¾. Les gens consomment de l’information quand même, mais ils ne font plus confiance aux médias et je pense que le problème du financement n’est pas étranger à cette baisse de confiance. »

Les médias dépensent une énergie colossale à faire du copier-coller

Pour résoudre les problèmes de financement, de nombreux médias ont tendance à ne plus opter pour le tout gratuit sur leurs sites internet et mettent en place un « mur payant ». Un choix qui semble convenir à des sites comme Mediapart. Mais qui, selon Julia Cagé, a été mis en place trop tard dans de nombreux médias. « Je pense qu’on l’a fait trop tard en Europe. Aux Etats-Unis, aujourd’hui, on est à plus de 40 % de sites avec des murs payants et ça marche relativement bien. Si vous regardez le New York Times, tout l’accroissement de ses recettes sur les 4, 5 dernières années vient des abonnements et ça lui a permis de compenser la baisse des recettes publicitaires. Si vous regardez en France, un des grands succès, financièrement parlant et en termes de qualité de l’information, c’est Mediapart qui a été créé directement sans publicité et avec un mur payant fort. Mais la plupart des médias ont longtemps refusé le payant et, aujourd’hui, ils dépensent une énergie colossale pour faire du copier-coller de dépêches pour alimenter en permanence les sites internet avec du nouveau contenu, souvent de piètre qualité. »

Crise des médias et crise du journalisme

La troisième raison qui entraîne une énorme dépense financière, c’est l’indexation des contenus. « Google est devenu le nouveau rédacteur en chef du Web. Ce dont on s’aperçoit, c’est que de nombreux journaux republient leurs articles en modifiant le titre ou le chapeau pour remonter dans l’indexation des flux de Google. Et ça, c’est énergivore, ça demande des journalistes. Le problème c’est que ça se fait dans un contexte de ressources décroissantes et donc on le fait au détriment d’autres choses. Ce sont des journalistes que l’on déplace. Ça a failli se faire au « Monde », où on a voulu déplacer des journalistes qui se trouvaient sur le terrain, à l’étranger, pour les mettre au desk à Paris pour faire du copier-coller de dépêches. Pour le coup, ça renforce une fois de plus ce désamour pour les médias. Tout cela a amené à une interrogation sur ce que c’est «  être un vrai journaliste  » : qui l’est, qui ne l’est pas ? Il y a une certaine illusion autour du fait que n’importe qui aujourd’hui pourrait être journaliste. Ce n’est pas parce que vous tenez un blog que vous êtes journaliste. »

Les médias sont des danseuses pour milliardaires en mal d’influence

« On a vu un certain nombre de médias qui étaient en crise et qui étaient prêts à mettre la clef sous la porte. Le Washington Post, par exemple, n’était pas loin de la faillite. Qui a-t-on vu arriver ? Jeff Bezos, fondateur d’Amazon qui a mis 250 millions de dollars et qui réinvestit en embauchant des journalistes. La première réaction a été de dire : « bravo », il a sauvé le journal de la faillite. Autre exemple, en France, Le Monde n’était pas si loin de mettre la clef sous le paillasson. On est allé chercher le trio BNP : Pierre Bergé, Xavier Niel et Mathieu Pigasse. Et, il y d’autres exemples encore. Mais ces médias sont des danseuses pour milliardaires en mal d’influence qui essayent de se racheter une virginité. Oui ces médias sont sauvés, mais à quel prix ? »

Vous avez des éléments tangibles pour dire qu’ils ont perdu leur indépendance ?

« Si vous regardez le cas du Washington Post, c’est assez intéressant. La couverture de l’actualité liée à Amazon s’est considérablement modifiée. En fait, elle a quasiment disparu ! Mais c’est de l’autocensure. Ce n’est pas Jeff Bezos qui a dû dire aux journalistes de traiter différemment cette actualité. Mais les journalistes n’ont juste pas envie que Bezos s’en aille. Il peut reprendre ses billes à tous moments. Ce que je dis, c’est que ces patrons-là, il ne faut pas les mettre à la porte. Par contre, ce qui est problématique c’est qu’ils aient tout le pouvoir de décision. Il y a deux choses à faire : geler leur capital, le pérenniser pour qu’il n’y ait pas cette autocensure automatique des journalistes et, ensuite, réduire leur pouvoir de décision. Il faut donner un certain pouvoir aux lecteurs d’un côté et aux journalistes de l’autre. »

C’est pour ces raisons que Julia Cagé propose un nouveau modèle économique : que les médias soient organisés sous un nouveau statut qu’elle nomme « société de média à but non lucratif  ». C’est un statut qui englobe à la fois le principe d’une fondation et celui d’une société par action. La fondation permet de pérenniser le capital (on ne peut pas retirer son investissement et, en échange, l’investisseur bénéficie de déductions fiscales). La société par action permet d’élargir le capital en faisant appel à du crowdfunding : les lecteurs investissent dans leur média et obtiennent en échange un droit de regard. Le pouvoir des uns et des autres est déterminé selon des règles strictes qui octroient proportionnellement plus de pouvoir aux petits actionnaires qui entrent dans le capital. Les petits actionnaires-donateurs peuvent en outre se regrouper et développer des sociétés de lecteurs, de rédacteurs. Au-dessus d’un certain seuil, les gros actionnaires voient au contraire leur droit de vote minoré.

Julia Cagé, Sauver les médias. Capitalisme, financement participatif et démocratie, publié au Seuil.

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