Les séniors, notre «or gris»

Sur le plateau de l’émission “ Un soir à la Tour Eiffel ” sur France 2, Laurent Alexandre déclare : Il est probable que parmi les gens qui naissent aujourd’hui, certains vivront 1000 ans ! À ses côtés, Annie Cordy, qui ne fait pas ses 86 ans, affiche une moue incrédule. La vie (presque) éternelle, la mort de la mort, le chirurgien urologue français, fondateur du site Doctissimo.fr, s’en est fait l’un des plus ardents défenseurs. Les thérapies géniques, les nano- et biotechnologies prêtes à bouleverser la vie quotidienne sont une réalité, mais le problème des prédictions, c’est que ce sont des prédictions. Cette quête de l’immortalité va de pair avec un déni de la vieillesse qui accompagne les aspirations transhumanistes. Comme si la vieillesse était une maladie dont on pouvait guérir. Certains rétorqueront que l’on pourra un jour inverser la dégénérescence physique tout en gardant l’expérience de vie. On n’en est pas encore là. En attendant, la vieillesse est bel et bien une réalité, trop souvent abordée sur le mode du déclin. Il est temps de l’envisager de manière positive.

Changer de regard

En 1986, le démographe Claude-Michel Loriaux lançait le concept de “ révolution grise ”. À l’époque, le rapport Sauvy qui avait fait beaucoup de bruit considérait que le vieillissement était une catastrophe pour la Wallonie et la Belgique en raison de la diminution du nombre d’actifs et de la baisse de la natalité. Avec notre groupe d’étude, nous avons voulu retourner le paradigme. Le vieillissement n’est pas une catastrophe mais une évolution naturelle. Il ne faut pas essayer de changer la population, les politiques démographiques sont rarement fructueuses, adaptons plutôt la société à sa population. Nos sociétés doivent s’organiser pour que les personnes aînées ne soient plus considérées comme des sommes de pertes, mais bien comme des personnes de ressources. Le terme de “ révolution grise ” ne faisait pas uniquement allusion à la couleur des cheveux, mais aussi à la matière grise…

Quand on quitte le terrain des démographes pour se glisser dans la vieillesse au quotidien, on constate tout de suite qu’il n’y a pas un seul vieillissement. Il y a autant de seniors que de parcours de vie. Personne n’est égal devant la vieillesse. Pour la société, cependant, les choses sont plus claires, le senior, c’est celui qui est reconnu comme inactif : il a arrêté de travailler, il a pris sa retraite. De nombreux artistes, politiciens ou chefs d’entreprise démentent cette mise au rencart. Parce qu’ils sont en position de le faire. L’allongement de l’espérance de vie, les progrès de la médecine rendent cette barrière de l’âge caduque : 70, 75 ou 80 ans au compteur, ils sont toujours en forme et bien actifs. Jeanine Durieux a arrêté de travailler depuis longtemps. À 84 ans, elle n’a aucune peine à assumer son âge et à se tenir en forme grâce à la pratique de la gym douce, du taï-chi et du krav maga. J’ai toujours été une sportive, reconnaît-elle. Mon père m’a appris à danser dès que j’ai eu 5 ans. Et puis très vite, j’ai joué au ping-pong et fait du vélo avec lui. Elle a attendu 70 ans pour commencer le taï-chi, un peu par hasard, en voyant des gens le pratiquer dans une cour d’école sous sa fenêtre. Les effets positifs ne font pour elle aucun doute. Deux semaines après avoir été opérée d’un cancer du sein, Jeanine a recommencé à pratiquer.

Un créneau à développer

Comment aider les seniors à rester en forme quotidiennement ? C’est à San Francisco que Julie Cruyt, une jeune Belge active dans le digital et l’audiovisuel, a eu l’idée du coach virtuel Spacefit. Depuis une vingtaine d’années, on est actif de plus en plus longtemps. Il me semble intéressant d’apporter des outils abordables et instinctifs pour aider les gens, et spécialement les aînés, à se maintenir en forme. Comme un GPS de la forme, Spacefit aide ses utilisateurs à se maintenir en condition en les guidant via une tablette ou un smartphone. Ils donnent accès à des exercices simples et brefs à faire chez soi en se brossant les dents, en regardant la télé ou au bureau assis devant son ordinateur. Le système prévoit, et c’est là une de ses particularités, des rappels réguliers, car c’est la régularité de la pratique qui en assure l’efficacité. Spacefit s’adresse à toutes les catégories d’âge, mais comble un vide évident chez les aînés. Aux États-Unis, 30 % des acheteurs de tablettes ont plus de 55 ans. Je veux profiter de ce créneau pour m’adresser à ce segment de la population souvent isolé ou démuni. Et pour l’immense majorité des seniors qui sont peu familiers avec les tablettes, le Spacefit est également déclinable via une ligne téléphonique traditionnelle. Spacefit, qui table sur un lancement en juin, a obtenu le 3e prix lors d’un Startup Week-End consacré au vieillissement et aux nouvelles technologies organisé à Boitsfort par l’ASBL Transforma. C’est au projet Simpl.it développé par Marc Jacobs qu’a été attribué le premier prix. L’objectif est de faciliter la navigation sur internet grâce à une barre de menu simplifiée et standardisée qui pourrait, dans un premier temps, être appliquée par les gestionnaires de sites et, dans un deuxième temps, être adaptée sous forme de plug-in à n’importe quel site. L’idée m’est venue en voyant mon grand-père très à l’aise avec les nouvelles technologies alors que pour ma grand-mère, ça se limitait au bouton on/off. Conforté par une étude européenne qui indique que parmi les 69 millions de seniors qui utilisent internet sur le continent, 62 millions se limitent aux fonctions basiques, Marc Jacobs a essayé de comprendre la nature du problème. Plus on vieillit, plus on s’en tient à ses habitudes et plus on est réfractaire aux changements. À la moindre évolution dans la structure d’un site, une partie de ce public décroche et se prive du bénéfice d’internet.

Bien dans son âge

Bien vieillir passe aussi par une acceptation de soi et par une mise en valeur adaptée à l’âge. Quel que soit l’âge, une image positive, qu’elle soit renvoyée par le miroir ou par le regard des autres, aide à se sentir bien dans sa peau. Adrien Coelho l’a bien compris en rassemblant dans son Care Studio différents types de soins pour stimuler la beauté intérieure et extérieure du visage. Dans un salon de beauté cosy à proximité de la place du Châtelain à Ixelles, des rendez-vous réguliers sont proposés aux hommes comme aux femmes avec esthéticienne, nutritionniste, spécialiste du rééquilibrage énergétique, du raïki ou du maquillage. Les clients choisissent à la carte, il n’y a aucune obligation. L’idée n’est pas de rajeunir, mais de se sentir bien, à tout âge.

Près de trente ans après avoir appelé à une révolution grise, Claude-Michel Loriaux dresse un bilan en demi-teinte. Une économie de marché basée sur les loisirs et les temps libres se met en place, surtout dirigée vers les seniors disposant d’un bon niveau de vie qui constituent un marché non négligeable. Mais l’on ne peut se contenter de laisser aux aînés un rôle de consommateur en faisant l’impasse sur celui de citoyen actif.

Être un acteur actif

Une des pistes amorcées pour faire face à ce challenge est celle des projets intergénérationnels. C’est l’occasion pour les aînés d’intervenir dans des secteurs où l’État comme d’autres acteurs économiques se sont retirés ou sont peu présents. On se trouve à la jonction de pratiques cloisonnées comme la petite enfance, le monde scolaire ou l’aide aux personnes, ce qui rend presque inévitable le recours aux personnes bénévoles, explique Valérie Beckers, coordinatrice de l’ASBL Courant d’Âges. Quand on parle du vieillissement actif, il faut veiller à ne pas le cantonner dans le seul secteur économique et productif. Le “ vieux actif ” ne peut se résumer à une personne qui a le temps, les moyens financiers et la santé de l’être. Être acteur plutôt qu’actif, cela signifie que, quel que soit l’âge, la personne doit pouvoir agir sur les décisions qui la concernent, directement ou indirectement. Le projet 1 toit 2 âges propose à un(e) senior d’héberger pour une somme modique un(e) étudiant(e). Deux formules existent en fonction du niveau d’autonomie de la personne âgée qui peut, si nécessaire, se faire aider pour les courses ou d’autres services. Les deux composantes du binôme y trouvent un intérêt. L’étudiant trouve à loger pour pas trop cher et le senior une parade à l’isolement. On constate physiquement que cela leur fait du bien, relève Claire de Kerautem, directrice de l’ASBL, après une année d’hébergement, ils sont plus assurés, ils ont été obligés de veiller sur eux, ça donne un peu de sens à leur vie.

Pour bien vieillir, explique le philosophe François Galichet, il faut d’abord s’approprier la vieillesse, penser ce qu’est vieillir. Non seulement en termes de gains et de pertes, de handicaps et de remédiations, de maux et de thérapies, mais aussi par rapport à la façon de percevoir, de penser, d’aimer, de se rapporter aux autres et au monde, de rêver, de faire des choix et de se projeter dans l’avenir et le passé.