Mathieu Belezi : «Conter la vie de douleur d’Emma»

Dans son roman « Un faux pas dans la vie d’Emma Picard », l’écrivain voyage dans l’Algérie de 1860.

Responsable des "Livres du Soir" Temps de lecture: 4 min

Ce roman, c’est d’abord une écriture. Une forme qui se dit, à haute voix, comme un conte lors d’une veillée. Sans un point, jamais, avec des retours fréquents à la ligne, avec des répétitions et des assonances, pour donner du rythme.

Ce roman, c’est un cri. Celui poussé par Emma Picard. Un cri de douleur et d’amertume. On la sent debout, devant son dernier fils, Léon, couché sur un lit. Il ne répond pas. Il est mort. Comme sont morts ses trois grands frères sur cette terre d’Algérie qui ne leur a donné que de la souffrance. Et elle raconte sa vie de misère sur ces vingt hectares que lui avait accordés le gouvernement français, fin des années 1860. Une vie en butte à l’aridité du sol, à la sécheresse, à la maladie, aux cataclysmes.

Ce roman, c’est aussi le dévoilement de ce qui apparaît comme un tabou dans l’histoire de France : « On peut parler de la guerre d’Algérie, pas de ce qui s’est passé avant, lance Mathieu Belezi. Parce qu’on a fabriqué des images d’Epinal, parce qu’il y a eu dès 1850 en Algérie une agence de propagande qui trafiquait les images et les discours. La France venait apporter la lumière, la culture, le progrès et Dieu dans ces pays de barbarie. C’est un discours qui a formé notre identité d’Européen pendant très longtemps. On ne raconte pas les soldats français qui paradaient avec leur lance sur lesquelles étaient fichées des têtes coupées, ni les oreilles coupées des Arabes qu’on empilait dans des sacs pour les revendre à Alger. »

Ce roman est le dernier d’une trilogie. Quel est votre lien avec l’Algérie ?

Aucun. Je n’y ai jamais été. Mais je m’étais aperçu que la littérature française contemporaine n’abordait pas le sujet. L’Algérie, c’est quand même 132 ans de l’histoire de France, de 1830 à 1962. Rien en littérature ni au cinéma. Alors qu’il y aurait des films extraordinaires à faire : au XIXe c’était le western, là-bas. Trop difficile, trop sensible, trop délicat ? Je me suis dit que j’allais essayer. J’ai écrit C’était notre terre. Pris dans cette histoire, je ne pouvais pas m’arrêter avec un roman, donc j’en ai écrit un deuxième, Les vieux fous, dans une sorte de délire baroque, parce que c’est une histoire incroyable du grand colonat, des riches. A la fin des Vieux fous, je me suis dit qu’il manquait la voix du colon pauvre, celui qui a souffert, celui qui s’est fait avoir par le gouvernement français. J’avais lu un récit de voyage de Maupassant, « Au Soleil ». Il y rencontre une dame qui pleure au bord du chemin. Elle avait tout perdu en Algérie, ses quatre fils, son argent, tout. Et voilà, c’était mon Emma Picard, je vais inventer sa vie, sa vie de souffrance avant tout, même s’il y eut des moments de bonheur. Une sorte de lamento par rapport à l’allegro furioso des Vieux fous.

Votre roman est terrible.

Sans doute. Emma écoute les sirènes du gouvernement français, qui avait absolument besoin de peupler cette Algérie, qui ne reculait pas devant les pires moyens, dont le mensonge, et qui donnait ainsi vingt hectares de terres qui ne produiront rien à des paysans. Il fallait peupler. L’Algérie est une colonisation de peuplement. On prend les terres, les maisons, on détruit les mosquées pour en faire des églises, on s’installe à la place de.

Emma est d’une volonté farouche.

C’est une paysanne. On lui donne une terre, ça devient sa terre. Les paysans étaient habitués à cette résistance de la terre. Il faut qu’elle en fasse quelque chose. Mais c’est un épuisement du corps et de l’esprit terrible. Pour voir tous ses efforts anéantis en un vol de sauterelles, une sécheresse, un tremblement de terre, une famine, le choléra. Ils étaient dans une fragilité terrible.

La voix d’Emma n’est même pas un cri de révolte.

Non. C’est une sorte de lamento avec amertume. J’ai appelé ça par dérision « un faux pas », mais c’est un faux pas terrible, qui coûte la vie de ses enfants. Le faux pas d’avoir cru à sa mission et d’avoir continué à croire.

Votre style est particulier. Une forme lyrique et passionnée, mais sans pathos.

Je ne sais pas comment j’ai mis cette forme-là au point, mais si je ne l’avais pas trouvée je n’aurais pas écrit. Parce qu’on ne peut pas raconter ça à plat, comme ça. Peut-être ce qui m’a aidé, c’est la littérature sud-américaine, le réalisme magique. Et puis Faulkner aussi, qui laisse ses personnages aller en toute liberté. Je ne savais pas, moi, ce qu’allait raconter Emma Picard. Le personnage était construit mais je voulais intervenir le moins possible. Le laisser entièrement libre de délivrer sa musique, son souffle, son rythme et son envie de raconter.

 

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