Un journaliste libyen: «Bruxelles refuse de voir ce qui se passe en Libye»

Quel est le rôle de la Libye dans les tragiques événements en Méditerranée ? Nous avons interrogé notre confrère libyen Ali Wahida, en poste à Bruxelles.

Journaliste au service Monde Temps de lecture: 3 min

Comme Libyen, comment voyez-vous la situation ?

Je suis ce dossier de très près et il est très étonnant de constater que, parmi les réactions européennes aux vrais drames qui se jouent en mer, aucun responsable ne mentionne mon pays. C’est un aveuglement prémédité. Depuis de longues années, le territoire libyen sert de transit à cette immigration vers l’Europe en provenance de Syrie, d’Erythrée, du Soudan, du Mali, du Ghana, etc. Depuis la chute de Kadhafi en 2011, un commerce florissant s’y est développé, avec des filières bien organisées, des trafiquants libyens et non libyens. Un élément alourdit la responsabilité européenne : ni la mission italienne de contrôle maritime baptisée « Mare Nostrum » ni l’actuelle mission européenne « Triton » gérée par Frontex (l’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des États membres de l’UE, (NDLR) n’ont pour tâches de sauver les émigrés en difficulté sur les bateaux ou de traquer les trafiquants, c’est grave.

Comment Kadhafi s’y prenait-il de son côté ?

Il avait conclu des accords avec Romano Prodi à Bruxelles et avec Silvio Berlusconi à Rome. Ces responsables pensaient qu’une coopération directe pouvait préserver les intérêts européens. Cela a bien marché et Mouammar Kadhafi n’a jamais exécuté ses menaces initiales, on se souvient qu’il avait déclaré dans son style bien particulier qu’au besoin il enverrait « les Noirs occuper l’Europe » !

Qui, en Libye, tire les ficelles ces derniers temps dans cette affaire ?

Il est impossible de croire que personne ne voit 700 émigrants monter dans un bateau ! Les embarcations partent de territoires côtiers contrôlés par les milices islamistes dites de « l’Aube de Libye » (Fajr Libya), comme Zouwara, près de la Tunisie, Tajoura, près de Tripoli, ou même Misrata, fief des Frères musulmans. D’évidence, ils se partagent l’argent de ces trafics humains avec les filières. Une place dans un bateau pour l’Europe, c’est 7.000 dollars par personne !

L’Europe laisse faire…

Les Européens manqueraient-ils de renseignements ? J’en doute, ils savent qui sont les chefs. Or, on n’entend pas une seule menace envers les trafiquants. Le commissaire européen s’occupant de l’immigration fait un tour de la région mais évite la Libye. Elle n’existe pas ? L’Union européenne dit aux Libyens : on vous aidera quand vous aurez formé un gouvernement d’union nationale. Ce qui peut prendre des années ! Les Européens ne publient aucune liste de suspects. Les trafiquants savent qu’ils jouissent d’une totale impunité. Pourtant, la situation est dramatique, et entre 500.000 et un million d’émigrés sont déjà sur le sol libyen prêts à prendre la mer.

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