Vers une assiette bio et anti-cancer?

Des poisons dans l’assiette ? C’est bien l’avis de Dominique Belpomme, cancérologue et Professeur à l’université Paris-Descartes. Initiateur de l’Appel de Paris sur les dangers sanitaires de la pollution chimique, il est désormais président de l’Institut de recherche européen sur le cancer et l’environnement (ECERI)*. Son nom est indissociable du nouveau paradigme scientifique impliquant l’environnement dans la genèse des cancers. Il était l’invité samedi dernier du collectif associatif «Semer le futur» dans le cadre d’une journée de réflexion autour des enjeux qui se cachent derrière nos assiettes.

Pr Belpomme, 1 homme sur 3 et 1 femme sur 4 seront confrontés au cancer au cours de leur vie. Comment l’expliquez-vous ?

Ma thèse est qu’une grande partie des cancers sont liés à la pollution chimique, physique et biologique. Elle est invisible et multiforme. Par l’alimentation, on consomme de façon chronique de petites doses de contaminants cancérogènes, comme les pesticides mais également des additifs alimentaires. Pour colorer les aliments, certaines substances officielles, autorisées par l’UE, sont mutagènes et donc cancérogènes. D’autres sont neurotoxiques. Quand on donne une tranche de jambon bien rose à son enfant, on lui donne donc de ces colorants toxiques dès son plus jeune âge. Il y a également les conservateurs, des nitrites hautement cancérogènes et mutagènes. Le poison est mis artificiellement dans l’aliment. Plus que le déséquilibre alimentaire, ce sont les produits toxiques – présents à faibles doses mais consommés de façon chronique – que l’on retrouve dans notre assiette à notre insu qui sont la cause d’un grand nombre de cancers.

Ne dit-on pas que manger des fruits et légumes protège du cancer ?

C’est le discours de l’OMS. Mais une étude européenne prospective a démontré que les gens qui mangeaient beaucoup de fruits et légumes et peu de graisses animales faisaient pratiquement autant de cancers que les autres. Et cela se vérifie chez les végétariens : ils font autant de cancers que les omnivores. En mangeant équilibré, vous éviterez peut-être le surpoids et les maladies cardiovasculaires, mais ce n’est pas ça qui va vous protéger du cancer. Il faut revoir totalement la copie.

Vous montrez que la susceptibilité au cancer induite par les pesticides se transmet sur plusieurs générations. Pouvez-vous l’expliquer ?

Les pesticides accumulés dans les tissus graisseux de la femme enceinte vont s’en libérer au cours de la grossesse pour passer la barrière placentaire et contaminer le fœtus. Cette contamination fœtale favorise l’apparition d’un cancer durant l’enfance ou crée une susceptibilité au cancer qui apparaîtra plus tard dans la vie. Et quand cet enfant aura lui-même une descendance, il lui transmettra cette empreinte héréditaire existant au niveau de son épigénome, c’est-à-dire des protéines fonctionnant en réseau au sein de ses cellules. C’est une hérédité acquise, sans gènes. Nous avons calculé que cette propagation de susceptibilité au cancer se faisait sur au moins 4 générations. Cela montre que les effets délétères de la pollution, par ailleurs irréversible, sont bien plus importants que ce qu’on pensait. De plus, les pesticides sont également une des causes de la maladie d’Alzheimer, de l’autisme, de l’hypofécondité (très forte parmi les agriculteurs), de l’obésité (en bloquant la mobilisation des graisses) et du diabète de type 2. Sur le plan biologique, la situation est excessivement grave. Il faut monter au créneau pour une révolution.

Individuellement, que faire ?

Le seul rempart aux effets délétères des pesticides et des additifs alimentaires, c’est manger bio. Ces aliments sont exempts de pesticides – sauf contamination accidentelle – et ne contiennent pas d’additifs alimentaires. En outre, ils sont 3 fois plus riches en antioxydants que des produits non bio. Et puis, comme à la veille de toute grande catastrophe, je dirais « les femmes et les enfants d’abord ». Il faut protéger les femmes enceintes et les enfants jusqu’à l’adolescence, car la vulnérabilité est encore énorme au moment où les cellules se divisent pour mettre en place les organes sexuels secondaires.

Que peut faire la femme enceinte ?

Il faut préparer sa grossesse. C’est-à-dire manger bio avant, pendant et après l’accouchement. En effet, les pesticides sont lipophiles. Ils s’accumulent dans les tissus graisseux, mais aussi dans le lait maternel. On me demande souvent s’il faut dès lors privilégier le lait de vache le plus tôt possible pour bébé. Ma réponse est qu’il vaut mieux allaiter naturellement l’enfant jusque 6 voire 9 mois. Le lait de la mère est bien plus riche que celui de vache. Et vous savez, ce dernier est lui aussi pollué.

Est-il prouvé que manger bio protège du cancer ?

C’est en voie d’être prouvé. Une étude française prospective a montré, sur une cohorte d’un grand nombre d’individus, que ceux qui consommaient bio développaient moins de cancers et de maladies cardiovasculaires que les autres.

*Le 5e colloque international de l’Appel de Paris se tiendra le 18 mai à l’Académie Royale de Médecine de Belgique autour de la thématique « Intolérance environnementale idiopathique : rôle des champs électromagnétiques et des produits chimiques ? ».