«Avoir le droit de parler des Arméniens en public»

Nicolas Tavitian est le directeur de la branche européenne de l’Union générale arménienne de bienfaisance. Conseiller communal à Zaventem (Groen), il est également lobbyiste pour la cause arménienne auprès des institutions européennes. Il est belge, son père est français d’origine arménienne et sa mère est anglaise.

Comment résumez-vous votre identité ?

Je module en fonction des circonstances. Je refuse de choisir. La génération de mes parents avait tendance à intérioriser l’identité arménienne, elle devait rester discrète. Je ne suis pas d’accord avec cette façon de penser.

Il y a un côté secret à l’identité arménienne ?

Oui, mais pas dans le sens clandestin du terme. Plutôt dans le sens où il ne faut pas gêner avec cette identité. L’identité arménienne est une identité privée. Il y a cinquante ans, on ne laissait pas les enfants parler arménien en rue ou à l’école. C’était réservé à la maison. Les parents donnaient des prénoms aux sonorités françaises à leurs enfants. Le deuxième prénom était arménien, mais on n’utilisait que le premier… C’est à partir de la troisième génération des immigrants liés au génocide que les mentalités ont évolué. Les petits-enfants des rescapés de 1915 n’ont plus compris pourquoi ils ne pouvaient pas être Arméniens en public. Ils ont voulu faire connaître les Arméniens et le génocide arménien. Alors bien sûr, il y a des nationalistes qui fantasment sur le retour de l’Arménie ottomane. Mais pour la majeure partie de la diaspora, il s’agit simplement d’avoir le droit de parler des Arméniens en public.

Est-ce possible aujourd’hui ?

C’est variable. Quand on approche les institutions pour – prenons un exemple que j’ai vécu – organiser une exposition sur les Arméniens, le sujet est directement délicat. L’exposition dont je parle était consacrée aux Arméniens de Turquie du début du siècle. C’était une exposition de cartes postales d’époque, avec des tisserandes arméniennes, etc. Pas de cadavres, pas de pendus… Tout ce qu’il y a de plus inoffensif ! La commune de Bruxelles n’a jamais soutenu le projet, par peur d’offenser les Turcs. Même réaction du côté de la Commission européenne : José Manuel Barroso a mis son veto.

Quelle influence politique pour la diaspora ?

Concernant la reconnaissance du génocide, la diaspora a une influence. Mais une influence sociétale, pas politique. Les Arméniens ont des collègues, des amis. Un jour, ils leur expliquent ce que c’est d’être Arménien, puis le jour suivant ces collègues et ces amis prennent une décision en en tenant compte. C’est comme ça que ça marche ! Au conseil communal, je n’ai jamais vraiment abordé la question arménienne. Ni du côté de mon parti politique. En Belgique, les Arméniens n’ont généralement pas de contacts avec les institutions politiques qui leur permettraient de revendiquer ceci ou cela – contrairement à la diaspora arménienne de France. Sur les 7.000 ou 8.000 élus communaux belges, il n’y en a que deux qui soient d’origine arménienne. Je suis l’un des deux. C’est tout ! Les Arméniens sont tout à fait absents en politique. Je pense que cela vient de l’héritage ottoman. Dans un pays musulman, par définition, les chrétiens ne participent pas au pouvoir. Ils peuvent se mêler de tout – de l’éducation, des affaires, tout ça – mais jamais de politique. C’est resté dans la mentalité arménienne.