Il y a 100 ans, le premier génocide du XXe siècle

T out le monde attend un nouvel ordre mondial. Nous avons l’intention d’introduire une grande politique de déplacement des populations. Souvenez-vous de l’extermination des Arméniens. » Ainsi s’exprimait en mai 1931, dans un entretien longtemps resté secret, celui qui n’était pas encore au pouvoir en Allemagne : Hitler voyait dans l’extermination des Arméniens le modèle à atteindre dans sa quête de Solution finale. Le mot « génocide » n’avait pas encore été forgé par Raphaël Lemkin mais, dès 1915, les puissances alliées avaient parlé de « crime contre l’humanité » ou de « lèse-humanité ».

Depuis un siècle pourtant, la Turquie s’arc-boute sur son incapacité à reconnaître non pas l’ampleur des massacres commis en 1915-1916 mais leur statut de « génocide ». La Turquie a présenté ses excuses, mais elle utilise toute la gamme lexicale possible (« massacres », « souffrance », « malheur », « déplacements »…) pour éviter le mot honni. Selon Ankara, la destruction des trois quarts de la population arménienne de l’Empire ottoman (1,5 million sur 1,9) ne serait que des « faits de guerre ». Le télégramme envoyé par le ministre de la Guerre, Enver Pacha, aux différents commandants de l’armée impériale le 28 février 1915, ne laisse pourtant aucun doute : « Le décret impérial relatif à l’extermination radicale de la race arménienne a été publié. Il faut se comporter à leur égard de la façon suivante : 1. les Arméniens et ceux qui sont considérés comme tels dans l’Empire ottoman doivent être, à l’exception des enfants de moins de 5 ans, sortis des villes et des villages et massacrés ; 2. les Arméniens qui servent comme simples soldats dans l’armée impériale doivent, sans exception, être détachés des contingents et fusillés sans que la population locale ne puisse en être témoin. »

Ce vendredi, ont lieu à Erevan (Arménie actuelle) les commémorations du centenaire du génocide. Le 24 avril 1915 fait figure de date symbolique de l’entame du génocide arménien : ce jour-là, les autorités turques ont en effet arrêté les élites (politiques, économiques, intellectuelles, culturelles) arméniennes de Constantinople. Depuis deux mois, les dirigeants jeunes-turcs (Comité union et progrès, CUP), qui ont pris le pouvoir au sultan en 1908 et sont entrés en guerre fin 1914 aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie, avaient pris la décision d’anéantir la population arménienne de l’Empire ottoman, et spécialement de l’Anatolie (l’essentiel de la Turquie actuelle). Avant eux, le sultan avait opté pour un régime centré sur le panislamisme et le panturquisme. A ce titre, les populations juive et chrétienne – Arméniens, Grecs, Slaves, Assyriens – de l’Empire, qui sont aussi les plus dynamiques économiquement et les vecteurs de la modernité, seront devenues les empêcheuses de mener à bien une homogénéisation ethnico-religieuse. Et seront les cibles privilégiées d’un véritable nettoyage ethnique. D’autant qu’une fois déclenchée la Première Guerre mondiale et après une déroute contre les Russes à la bataille de Sarikamich, elles seront pointées comme « traîtres » ou « menaces à l’intégrité territoriale ». Parce qu’ils sont chrétiens, proches de la frontière avec la Russie ennemie et évidemment parce qu’une grosse partie de la communauté arménienne vit en terre russe de l’autre côté du mont Ararat, Grecs et Arméniens sont collectivement accusés de souhaiter la victoire des puissances alliées. C’est donc au nom de ses intérêts militaires que la Turquie va justifier la déportation et l’extermination de ces populations.

La machine de mort lancée, comme un quart de siècle plus tard, une guerre mondiale servira de pare-feu idéal aux atrocités commises par les Ottomans. Déportations de masse, exécutions, spoliations des biens, des immeubles et des lieux de culte, marches forcées, transferts en train, famine et conditions météo extrêmes, camps de concentration lointains au cœur de contrées hostiles transformés avec le temps en camps d’extermination : on ne peut, avec le recul, qu’être frappé par la similitude du modus operandi avec le génocide des juifs par les nazis.

Le génocide arménien, le premier du XXe siècle, a principalement touché l’est de l’Anatolie (les six « vilayets » – provinces – où résident la majorité des Arméniens). Dès avant le déclenchement des rafles de Constantinople, les hommes de ces contrées sont arrêtés et le plus souvent éliminés sur place en masse tandis que les vieux, les femmes et les enfants sont jetés sur les routes pour de longues marches de plusieurs mois dans le cagnard pour atteindre les camps de concentration installés dans le désert de la région d’Alep (Syrie actuelle). Au passage, les femmes sont violées par les musulmans et leurs enfants vendus aux tribus locales. Dans une deuxième phase, au printemps 1916, surpris par le nombre d’Arméniens (250.000) ayant survécu à ces conditions abominables, à la famine, au froid et à la chaleur du désert, les Turcs conduisent les malheureux jusqu’à leur destination finale en Mésopotamie : Deir ez-Zor, le « Auschwitz arménien ».

Après la Première Guerre mondiale, Mustapha Kemal refusera les conditions du Traité de Sèvres (1920) qui, par compensation, réservait à la toute jeune République d’Arménie une partie importante de la Turquie défaite. Reprenant immédiatement les armes malgré les 5 millions de morts de l’Empire, le futur Atatürk parviendra, cas unique, à imposer un nouveau traité (Lausanne, 1922). Retour à la case départ pour les Arméniens : ils étaient écartelés entre l’Empire ottoman et la Russie tsariste et les voilà à nouveau répartis entre la Turquie kémaliste et l’Union soviétique. Il leur faudra attendre 1991 et la fin de l’URSS pour accéder à l’indépendance sur un territoire dix fois plus petit que leur aire historique.

Les Arméniens de Belgique: « Indéniablement, on partage tous la mémoire du génocide »

Dans sa cuisine, Aïda Kazarian termine de napper un gâteau au chocolat pour ses petits-enfants. Ce sont les vacances de Pâques et ils sont sur le départ pour une après-midi piscine. Excités, ils courent dans tous les sens.

Aïda Kazarian, sa fille Céline et ses deux petits-enfants sont Belges d’origine arménienne. Tous les quatre descendent d’une famille dont l’histoire – comme celle de tant d’autres lignées arméniennes ottomanes – est marquée par les massacres de 1915 et par l’immigration en Europe qui a suivi le génocide.

La grand-mère d’Aïda, Areknaz, a survécu aux déportations de 1915-1917. En 1925, elle prenait la décision de quitter, avec sa mère et ses deux enfants, la République de Turquie, fraîchement constituée. C’était un départ définitif pour la France. Beaucoup d’autres familles arméniennes faisaient alors de même et, de fil en aiguille, Tchenguiler, le petit village ottoman où vivait Areknaz, s’est reconstitué à Alfortville, non loin de Paris.

Esprit de village

« Chaque été, je passais un séjour chez ma grand-mère, se souvient Aïda, qui est née et a grandi en Belgique. C’était mystérieux de voir toutes ces grands-mères arméniennes vêtues de noir. Visiblement, elles portaient le deuil, mais on ne savait pas lequel… Les choses étaient non dites, le silence très présent. Mais c’était une communauté très soudée. Les portes des petites maisons étaient toujours ouvertes. Tout le monde sortait pour prendre le café ensemble. La communauté arménienne d’Alfortville, c’était une vie de village, contrairement à Bruxelles. En Belgique, on ne poussait pas la porte des voisins. On sonne avant d’entrer, non ? »

Tout dépend pour qui… Garven Toruslu, un jeune bruxellois dont la famille arménienne est originaire de Turquie, raconte que lorsqu’il était petit, il était incapable de dissocier ses amis de la communauté arménienne de ses cousins, tant ses amis passaient de temps dans sa famille. D’autres jeunes, membres comme Garven Toruslu de l’association des jeunes arméniens de Belgique, ne disent rien d’autre : leurs familles – oncles, tantes, cousins, grands-parents… – habitent dans la même rue, et tout le monde s’y côtoie au quotidien.

« Esprit de village » ou non, un esprit de communauté rassemble certainement les Belges d’origine arménienne. Même en s’éloignant des associations qui représentent la communauté arménienne, les gens en reviennent souvent au centre culturel arménien ; au comité dont ils connaissent l’un ou l’autre membre ; aux personnes influentes de la collectivité. Tout le monde, ou presque, semble se connaître et être plus ou moins impliqué dans la vie de la communauté.

« Il suffit d’être d’origine arménienne, même un tout petit pourcentage, pour avoir voix au chapitre », explique Michel Mamourian, un ancien président du comité des Arméniens de Belgique. Aujourd’hui, cela représente entre 30.000 et 35.000 personnes en Belgique – un mélange entre des Arméniens de Turquie, d’Arménie, du Liban… Ce nombre évolue au rythme des nouvelles demandes d’immigration, qui rappellent à certains égards l’immigration arménienne qui a suivi le génocide de 1915 : des Arméniens de Syrie et d’Irak fuient l’Etat islamique, qui s’en prend aux chrétiens.

Les familles arméniennes qui sont installées, et intégrées, en Belgique depuis plusieurs générations sont arrivées lors de vagues d’immigration différentes. La première remonte à 1915. Quelques Arméniens, installés avant 1915, ont aidé des rescapés du génocide à s’installer en Belgique. A cette époque, les Arméniens étaient principalement répartis entre Bruxelles et Anvers. La deuxième vague correspond aux années 70 ou 80, lorsque des familles arméniennes ont fui le Liban ou la Turquie. Elles se sont installées à Saint-Josse et à Schaerbeek. Ensuite, après l’effondrement du bloc soviétique et l’indépendance de la République d’Arménie en 1991, a commencé la troisième vague d’immigration : celle des Arméniens d’Arménie, qui voulaient quitter un pays appauvri et instable. C’est à cette troisième vague qu’est liée la majeure partie des Belges d’origine arménienne : entre 20 et 25.000 personnes.

La communauté arménienne est aujourd’hui éclatée entre Liège, Gand, le Brabant wallon, le Brabant flamand, Bruxelles, Malines et Anvers, vu que la dernière vague d’immigration a reçu des « tickets pour les CPAS des petites villes et petites communes », selon Michel Mamourian.

Suzanna Kananian est interprète et traductrice en français, russe et arménien. Elle travaille notamment pour l’Office des étrangers. Des Arméniens qui demandent à être régularisés en Belgique, elle en rencontre parfois. Elle constate que la vague d’immigration entamée en 1991 n’est pas finie. Elle illustre son propos par l’exemple d’une jeune famille arménienne arrivée il y a six mois en Belgique, après avoir quitté la République d’Arménie parce qu’ils en avaient marre de la corruption locale et de la mauvaise qualité de vie.

Conséquence des vagues successives d’immigration : le comité des Arméniens de Belgique, organe créé dans les années 20 dont les membres sont démocratiquement élus, travaille actuellement à devenir plus représentatif l’actuelle communauté des Arméniens de Belgique, qui n’a plus le même visage qu’au début des années 70 lorsque « 75 % des Belges d’origine arménienne se connaissaient » et que la communauté était « facilement gérable ».

Le poids du génocide

Qu’est-ce qui relie aujourd’hui les Belges d’origine arménienne ? La langue, notamment. L’Arménien oriental (d’Arménie, il a été influencé par le Russe) et occidental (de Turquie) se côtoient sans grosse difficulté. La culture et religion aussi. Les Arméniens de Belgique se disent ouvertement chrétiens, et lorsque le sujet vient sur la table, ils ajoutent souvent, avec une certaine fierté, que l’Arménie est le premier pays à avoir adopté le christianisme comme religion d’état, en l’an 301.

Zadik Avédikian, le révérend de l’église arménienne Sainte Marie Madeleine à Bruxelles, nuance l’attache des Belges d’origine arménienne à leur religion. Selon lui, l’église apostolique arménienne est davantage fréquentée par les Arméniens des dernières vagues d’immigration que ceux de la troisième ou quatrième génération d’immigrés. Ces derniers ont «  réussi financièrement, ont fait des mariages mixtes, ont élargi leur cercle de connaissance, et o nt d’une certaine façon perdu leur culture de base », explique-t-il.

Enfin, le génocide de 1915-1917 joue un rôle prépondérant dans l’esprit communautaire des Arméniens de Belgique. Les jeunes sont plus agressifs sur cette question que leurs aînés. Mariam Aghasaryan (27 ans, elle est arrivée d’Arménie en Belgique quand elle en avait 8) est particulièrement revendicative : « Tant que le génocide n’est pas reconnu par la Turquie, ce ne sera pas fini ! »  ; « On a l’impression de devoir constamment se justifier sur l’existence du génocide »  ; « A la base, je m’étais dit que je ne mettrais pas les pieds en Turquie ».

Sur la dizaine de jeunes rencontrés (deuxième génération d’immigration), tous, sans exception, ont systématiquement choisi de présenter leurs exposés à l’école primaire ou secondaire sur l’Arménie ou sur le génocide arménien – et parfois sur Charles Aznavour…

Céline Gulekjian, la fille d’Aïda Kazarian, trouve quant à elle « problématique que le génocide occupe le cœur de l’identité arménienne ». « Il est indéniable que l’on partage tous la mémoire du génocide. C’est le lien entre tous les Arméniens. Mais on ne peut pas se construire uniquement là-dessus. Il faut parler de nos origines via la richesse de notre culture, plutôt que la reconnaissance du génocide. »