Michel Lambert: «L’écrivain est un résistant»

Q uand nous reverrons-nous ? Le titre du nouveau recueil de nouvelles de Michel Lambert est évocateur. On sent déjà le futur incertain, la nostalgie d’un moment passé, le fantasme de reprendre tout à zéro, l’inéluctabilité des choses, la douleur d’un passé intangible. En neuf nouvelles, l’écrivain du Brabant wallon présente la vie telle qu’elle est, peuplée de personnages cyniques, velléitaires, tendres, beaux, désemparés. Sauf évidemment le cynique de « Les Américains », on a souvent envie de les consoler, de les prendre dans nos bras, de leur donner de l’espoir, de leur dire que non, ce ne sont pas des ratés, que la vie les attend, qu’elle est belle, que derrière la noirceur, il y a la lumière.

Vos personnages sont souvent aux abois, abattus.

Il faut assumer les côtés sombres de la vie. Essayer de faire en sorte qu’ils aient une portée ou philosophique ou poétique, qu’il y ait quelque chose d’autre à côté qui soit de l’ordre de l’esthétique par l’écriture ou de l’humanité par l’empathie qu’on peut porter à ces personnages. Scott Fitzgerald disait : «  A une certaine époque de ma vie, toutes les histoires qui me venaient à l’esprit contenaient en elles une touche de désastre. » C’est ça qui m’intéresse : voir dans l’histoire d’un homme à quel moment une touche de désastre se dessine, comment on peut la visiter, l’analyser.

Vos héros ont connu le désastre et tentent un peu désespérément de retrouver le moment d’avant pour changer leur vie.

Mais, comme disait aussi Fitzgerald, il n’y a pas de second acte dans la vie de quelqu’un qui a vécu quelque chose de dramatique. On voudrait revenir en arrière, rejouer la scène, adopter un autre comportement, mais c’est impossible. Le passé appartient au passé. Les morts doivent enterrer les morts. Je pense souvent à ce merveilleux vers d’Apollinaire : «  Tu pleureras l’heure où tu pleures. » Même les moments les plus dramatiques de son existence, on finit par les regretter. Soulages travaille le noir et en même temps il donne une clarté exceptionnelle à ses œuvres. C’est ça aussi qui m’intéresse : montrer que s’il y a du sombre, du gris, du noir, derrière, inévitablement, se cache la lumière. Pour être désespéré il faut avoir un amour immodéré de la vie.

Dans « Un amour de 120 minutes », une femme demande : « Quand nous reverrons-nous ? » L’homme répond : « Le jour de la fin du monde. »

Comme il perd tout, la femme qu’il aime et son emploi, qu’il perd sa voie finalement, tous les jours deviennent pour lui le jour de la fin du monde. C’est métaphorique. Toutes ces nouvelles sont métaphoriques. Roger Grenier dit qu’un écrivain est quelqu’un qui ment tout le temps, parce qu’il raconte des histoires qui ne lui sont pas arrivées, ou si elles lui sont arrivées, il les modifie, les déplace, falsifie les identités, dresse un autre décor. Mais l’écrivain ne triche jamais parce que l’émotion première qui est le déclencheur de l’histoire qu’il raconte, elle, est authentique.

Pourquoi commencer par la nouvelle plus cynique des « Américains », où l’ami du narrateur se fait licencier sans ménagement ?

La plupart de ces nouvelles parlent de quelque chose du réel, que j’ai vu ou qu’on m’a raconté. C’est ma méthode de travail. J’entrevois quelqu’un une fraction de seconde, ou je perçois quelque chose. A partir de cet éclat, je reconstitue le tout, par étapes. J’ai commencé par cette nouvelle, parce que j’aimais son rythme et surtout parce que c’est une désapprobation de la société telle qu’elle fonctionne actuellement dans le milieu du travail. Les écrivains, en tout cas je suis comme ça, écrivent souvent parce qu’ils sont des résistants, parce qu’ils n’acceptent pas le monde tel qu’il est et qu’ils lui substituent un autre monde, ou décrivent celui-ci avec plus de radicalité encore qu’il se présente dans la réalité.

Nouvelles ★★★ Quand nous revrrons-nous ? MICHEL LAMBERT, Pierre-Guillaume de Roux,183 p., 19,50 €

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