Marcel Gauchet: «Nous n’en avons pas fini avec Hitler»

En gros, il met en lumière deux éléments. Premièrement, cette expérience s’est déployée sur le modèle « le Führer contre le monde entier » : contre le bolchevisme et contre le capitalisme anglo-saxon, associé aux vainqueurs de 1918 qui avaient mis l’Allemagne à genoux. Et deuxièmement, elle s’est donné tous les moyens matériels et scientifiques pour anéantir totalement les Juifs, désignés comme ennemis symboliques incarnant les deux systèmes…

Le nazisme n’a pas d’équivalent dans l’histoire ?

Non. Il y a bien entendu d’autres génocides – et on en a commémoré un ce jeudi. Mais ce n’est pas le fait du génocide qui est singulier, c’est son échelle et son mode d’exécution. Si on prend le génocide arménien et le génocide rwandais, on est, si j’ose dire, dans une espèce d’« artisanat », alors qu’avec le nazisme, on a une planification, une organisation et une justification qui ne relèvent pas du conflit endémique de nationalités, comme dans les deux cas précités. Il y a une construction de la figure d’un ennemi qui n’a strictement rien à voir avec les malheureux qui servent de chair à cet ennemi fantasmé. Ça, c’est un phénomène absolument unique dans l’Histoire. On est dans « autre chose », qui est parfaitement incompréhensible et qui, si l’on y ajoute cette dimension systématique de l’entreprise d’extermination, est destiné à rester à jamais dans la mémoire des peuples.

« Incompréhensible », mais largement annoncé par son auteur, dès 1925, dans « Mein Kampf »…

A la lettre, les écrits d’Hitler ne laissent aucun doute sur la vision qu’il a des Juifs, sur le fait qu’il s’agit d’une lutte à mort entre le peuple aryen et l’ennemi majeur sous ses diverses incarnations. Il n’y a pas le plan d’Auschwitz en annexe de Mein Kampf, mais il y a une intention meurtrière flagrante. Mais précisément, ce qui a trompé, et ce qui donne sa part de vérité à la thèse qu’on appelle « fonctionnaliste » – qui met l’accent sur l’enchaînement des circonstances qui ont conduit à ces extrémités – c’est que ce discours était tellement exorbitant, incompréhensible dans ses motivations, « mythologique », que tout observateur rationnel de la vie politique se disait : « C’est un démagogue délirant, mais s’il accède au pouvoir, ce discours tombera de lui-même ; cela restera une violence verbale incantatoire sans vocation à se réaliser. » Et peut-être que, dans une certaine mesure que nous ne pénétrerons jamais, Hitler lui-même, qui était un cynique et un opportuniste, énonçait-il ses perspectives apocalyptiques dans une vue qui ne lui semblait pas nécessairement destinée à se matérialiser sous la forme que ça a pris… Il y a eu un enchaînement de circonstances qui a fait que le discours et la réalité se sont rejoints. Mais il est clair – c’est la part de vérité irréductible de la thèse qu’on appelle « intentionnaliste » – que sans ce discours, la construction de ce qui s’est passé n’aurait pas été possible. Contrairement à la thèse selon laquelle tout cela n’était que divagations, il y a une grande cohérence dans le propos.

Y a-t-il des leçons à tirer pour notre époque de ce que vous venez de dire ? Certains affirment ainsi qu’il faudrait laisser les démagogues se confronter aux réalités du pouvoir, pour démontrer l’inanité de leurs « recettes »…

Heureusement, un personnage comme Hitler n’existe plus dans le paysage occidental. Nous avons affaire à des variétés de démagogues plus classiques qui ont effectivement le bon goût, une fois arrivés au pouvoir, de remiser les fiers propos qu’ils tenaient – propos qui n’ont rien à voir avec ce qu’on peut lire dans Mein Kampf et dans la propagande nazie ordinaire. Donc, dans l’absolu votre question est justifiée, mais il faut examiner de près et les personnes, et les discours, et les doctrines, et les pratiques politiques auxquels on a affaire.

En quoi l’expérience nazie a-t-elle changé les discours politiques ? Est-ce que le nationalisme ou l’antisémitisme par exemple sont devenus totalement inacceptables alors que, jusque dans les années 30, ils avaient pignon sur rue ?

Il faut d’abord dire que le nazisme, à l’intérieur même du champ des nationalismes peu sympathiques des années 30, était une exception par sa radicalité – dont les nazis eux-mêmes étaient très fiers… Après, il y a eu, en effet, un effet de disqualification irrévocable, qui a totalement transformé le champ politique des démocraties, en excluant de fait un type de discours et de pratiques politiques et une vision raciale du monde. Ce n’est pas une leçon, au sens d’une espèce de sagesse qui nous serait venue : cela a démontré une impasse historique, à dire vrai.

Par rapport à l’antisémitisme, ce que les nazis reprochaient aux Juifs, c’était d’être un peuple apatride, vivant en parasites aux dépens des autres patries. Aujourd’hui, il y a un Etat juif, en conséquence de quoi certains reprochent son existence… Il y a donc à la fois disparition de l’antisémitisme traditionnel dont l’antisémitisme racial de l’hitlérisme a été une sorte de pointe extrême, et à la fois réapparition sous un jour complètement différent d’un antisémitisme qui n’a plus rien de racial, qui n’est plus « spirituel », mais qui a trouvé une nouvelle cible. Il vient se greffer à l’existence d’Israël et aux problèmes afférant à un Etat menacé, pour en quelque sorte redonner vigueur au mythe du « complot juif », du projet de domination du monde – mais il ne se dit plus comme tel, parce qu’il n’est tout simplement plus plausible : il est très difficile de penser que le tout petit Etat d’Israël a un projet de domination mondial.

La désignation du nazisme comme « mal absolu » n’a-t-elle pas rejeté dans l’ombre les crimes d’un Joseph Staline, qui a pu se prévaloir d’être à la fois une des principales victimes et aussi un des vainqueurs d’Hitler ?

Bien sûr. C’est le terrible imbroglio de la guerre. Le pacte germano-soviétique (NDLR : accord économique et de non-agression ratifié en août 1939, que l’Allemagne rompra deux ans plus tard en envahissant l’URSS), qui disait quand même des choses, a été effacé dans les mémoires, hors des gens cultivés, par la victoire soviétique sur le nazisme. La « grande guerre patriotique », comme la propagande soviétique l’a abondamment exploitée, a mis Staline dans le camp du Bien. Elle a occulté pendant très longtemps la réflexion sur la nature du régime soviétique. Jusqu’à ce que les proportions de la répression soient bien établies, au fond, à la différence de l’hitlérisme, le stalinisme ne troublait pas les consciences.

En 2015, l’expérience nazie, hante-t-elle toujours les consciences ? Ou, 70 ans plus tard, est-ce devenu un « simple » objet d’étude historique ?

Bizarrement, l’éloignement, la transformation complète des sociétés européennes depuis la fin de la guerre, ont amplifié le « repoussoir nazi ». Plus le temps passe et plus tout cela devient incompréhensible. Ne fût-ce que parce qu’Hitler n’a plus aucun homologue : à une époque, on pouvait encore discuter du fait de savoir si Staline, Franco ou Salazar étaient plus ou moins de la même famille… Il y avait une sorte de « logique générale » compréhensible pour ce type de régimes. Aujourd’hui, plus rien ne peut servir de repère. Ce projet à la fois antisémite et impérial qu’était le nazisme n’a plus le moindre sens dans le monde où nous sommes et de ce fait, son inintelligibilité nous le rend encore plus présent. Il y a là, pour les Européens, quelque chose qui n’est pas métabolisé. Le vrai traumatisme historique, c’est celui qu’on ne comprend pas. Ce qu’on maîtrise, on a la possibilité de le dépasser, de l’oublier, de tourner la page. Quand on a affaire à quelque chose comme le nazisme, on ne peut pas s’en débarrasser car plus le temps passe, plus il vous hante par sa monstruosité par rapport au présent. Donc, je crois que nous n’en avons pas fini avec Hitler.