Retour à l’heure Britpop

Alors que le nouvel album de Blur sort ce 27 avril, Damon Albarn se plaignait récemment aux Inrocks  : « Ça m’exaspère quand je vois qu’il suffit que je porte mon costume de Blur pour que soudain, tout le reste disparaisse. C’est injuste de me limiter à la Britpop… Mais qu’est-ce que je peux y faire ? » Rien… Car malgré les efforts fournis cette dernière décennie, Damon Albarn reste et restera ce faiseur de tubes pop dans la tradition de ses aînés, le King of Britpop, celui qui un jour de 1993 a brandi l’Union Jack pour s’opposer à l’emprise culturelle américaine sur son royaume et a déclaré : « Si le punk a permis de se débarrasser des hippies, je vais faire en sorte qu’on se débarrasse du grunge. »

Au début des années 90, la Grande-Bretagne est lessivée par onze années de thatchérisme et la crainte de s’imaginer comme une banlieue lointaine des Etats-Unis. Pour ajouter au défaitisme ambiant, les conservateurs rempilent au pouvoir, le sport roi football est gangrené par le hooliganisme et, côté musique, l’avènement annoncé des héros nationaux The Stone Roses est avorté, laissant la place à Nirvana et au grunge. Albion a perdu toute confiance en elle. Elle est vaincue.

Dans un ultime sursaut d’orgueil, la presse se rue sur les Londoniens de Suede qui viennent à peine de sortir leur premier single. En couverture de son numéro d’avril 93, le magazine Uncut place un drapeau britannique derrière le leader du groupe Brett Anderson et titre de manière on ne peut plus équivoque : « Yanks Go Home ! » (« Yankees, rentrez chez vous !   »), et nomme cinq groupes prêts à se battre « pour la Grande-Bretagne ». Dès le départ, la Britpop est donc une révolution conservatrice. Il est question de protéger le patrimoine culturel du royaume : les Beatles, eggs & onions et les courses de lévriers.

Un an plus tard, deux événements vont remettre le curseur pop du côté d’Albion. La mort de Kurt Cobain et la sortie du troisième album de Blur, Parklife, ode à Londres et à un mode de vie so british fantasmé façon Kinks. Avec Blur, Suede, Pulp et quelques autres, l’espoir renaît, porté aussi par l’ascension d’une figure politique jeune, dynamique et de gauche : Tony Blair. Enfin quelqu’un capable de tourner la page des années Thatcher, se dit-on…

Mais il manque un élément pour rêver à nouveau d’Empire et créer un véritable phénomène culturel. Des représentants. Des perturbateurs. Des vrais gars du peuple, ces lads qui ont été abandonnés par Thatcher et n’ont plus rien à attendre de la vie qu’une une bonne biture au pub du coin et les matchs de foot du week-end. Ce sera Oasis et les frères Gallagher, enfants de Burnage, cité ouvrière miséreuse de la banlieue de Manchester. Leur discours ? « On boit, on se drogue, on fait du rock et on est le meilleur groupe du monde ! » C’est une déferlante. Pour la première fois depuis des lustres, quelqu’un parlait vrai.

Albion est de nouveau fière. Et avec Blur et Oasis, la presse possède une mine d’or. Elle peut non seulement rejouer la bataille des golden sixties Beatles vs Rolling Stones, mais aussi celle, profondément ancrée dans la société, des classes moyenne vs ouvrière. Sans même compter les dérapages médiatiques venus des deux camps du genre : « J’espère que le chanteur et le bassiste de Blur crèveront du sida » (Noel Gallagher, lors d’un entretien sous influence… La hache de guerre sera enterrée en 2013 quand il rejoindra Albarn et Coxon sur scène lors d’un concert caritatif).

Le summum de cette guéguerre aura lieu en août 1995 lorsque les nouveaux singles des deux groupes sortent le même jour. Un subterfuge agencé par le magazine NME qui aurait soufflé l’idée au management de Blur. Résultat : une folie médiatique, mais surtout un point de non-retour qui laissera des séquelles.

Quoi qu’il en soit, la « Cool Britannia » se propage partout et le made in UK s’exporte à nouveau : Spice Girls, Prodigy, le film Trainspotting ou encore la nouvelle égérie de la mode Kate Moss. Chaque semaine, la presse musicale présente un nouveau « meilleur groupe du monde », aussitôt oublié. Qui se souvient encore de Menswear, Gene, Dodgy, Marion, The Bluetones, Shed Seven et tant d’autres ?

La folie durera deux ans, de 1995 à 1997. Cette année-là, Blur s’ouvre à d’autres horizons, dégoûté par ses propres obsessions nationalistes, tandis qu’Oasis se casse les dents sur le marché américain. Enfin, Tony Blair est élu Premier ministre. La boucle est bouclée. Le candidat travailliste avait compris l’intérêt de l’effervescence Britpop, un cadre du parti était chargé de créer le lien avec les acteurs du mouvement. Quand Noel Gallagher s’est montré à Downing Street, serrant la main, tout sourire, du nouveau chef du gouvernement, quelque chose s’est évanoui. L’image ne collait pas. Le peuple se sentait de nouveau berné. Sa musique et ses idoles utilisées à des fins politiques… Tout ça pour ça ?