Difference day: on n’a pas besoin d’être Charlie pour défendre la liberté de la presse

La journée de la liberté de la presse et d’expression est célébrée dimanche à Bozar.

Temps de lecture: 5 min

L’importance de la liberté de la presse est majeure, l’attention qu’elle a générée ces dernières années, mineure. C’est la raison pour laquelle la Brussels Platform for Journalism organise un grand événement à Bruxelles le 3 mai. En effet, un journalisme de qualité, créatif et critique, jouant son rôle démocratique de façon optimale, a besoin d’un débat public.

En 1993 déjà, l’Assemblée générale des Nations Unies a proclamé le 3 mai Journée mondiale de la liberté de la presse. Chaque année, cette journée permet d’informer les citoyens sur les atteintes portées mondialement à la liberté d’expression et à la liberté de la presse, éléments indispensables de notre système démocratique.

Malheureusement l’atteinte à ces libertés est fréquente.

À titre d’exemple citons l’Arabie saoudite qui a condamné Raif Badawi – lauréat du premier Titre d’Honneur Difference Day pour la liberté d’expression – à dix ans de prison et mille coups de fouet.

>>> A lire : Raif Badawi: fouet et prison pour avoir cru en la liberté (abonnés)

Son délit ? : plaider pour la séparation de l’Etat et de la religion, ce que l’Arabie saoudite considère comme une « l’insulte à l’islam ».

Dans certains pays démocratiques les libertés d’expression et de la presse ne sont pas préservées pour autant.

Régulièrement des pouvoirs politiques, économiques, religieux etc. harcèlent ou même menacent le quatrième pouvoir. Les attentats de Charlie Hebdo l’ont d’ailleurs violemment montré ; en réaction les appels en faveur de la défense de la liberté d’expression et la liberté de la presse

ont été particulièrement nombreux et ont impressionné le monde entier.

Pourtant, bien des réactions à propos de Charlie Hebdo ont pu paraître aux yeux de certains comme excessives.

Elles ont fini par créer deux camps opposés, l’un en faveur de la liberté de la presse et du droit à caricaturer y compris le prophète Mahomet, de l’autre les proches d’un Islam plutôt radical refusant ce qu’ils considèrent comme une atteinte inadmissible à l’image de leur prophète.

Les tenants de la liberté d’expression ont parfois eux-aussi des positions très arrêtées en cherchant à imposer leur vue aux musulmans et au monde en général.

Cette vision très occidentale de la liberté d’expression ne porte-t-elle pas atteinte au nécessaire dialogue et au respect mutuel ? Ne devrait-on pas accepter le droit fondamental de ne pas être d’accord sur tout, ne devrait-on pas admettre davantage les différences des uns et des autres ?

La preuve en est : nous ne sommes pas tous Charlie !

Notre rôle est d’être attentifs aux valeurs et opinions défendues par d’autres cultures. Discutons l’esprit ouvert, sans prétention et sans donner de leçons de morale.

Faisons aussi preuve de compréhension vis-à-vis de la résistance que dessinateurs, écrivains, artistes peuvent rencontrer chez d’autres.

Mais indiquons-en clairement la limite : le refus clair et net du recours à la violence et à l’intimidation.

N’oublions pas non plus que d’autres dangers – y compris en Occident – menacent la liberté d’expression et la liberté de la presse : à titre d’exemple, la manière dont le gouvernement britannique a traité The Guardian suite à son reportage sur les révélations d’Edward Snowden.

Le 3 mai, Difference Day veut honorer les journalistes qui, chaque jour, partout dans le monde, prennent des risques pour effectuer leur travail d’une manière critique, fiable et intègre, et qui risquent parfois des peines de prison ou même leur vie.

Parallelement Difference Day engagera une réflexion relative aux atteintes à la liberté d’expression et la liberté de la presse, et sur les manières dont la société peut se défendre.

Comme la liberté d’expression et la liberté de la presse ne sont jamais garanties Difference Day lance un appel pour contextualiser ces libertés.

>>> A lire: Difference day 2015: une journée pas comme les autres

Chaque pouvoir a besoin de contre-pouvoir. Cela vaut aussi pour le quatrième pouvoir. En effet, chaque pouvoir est porteur de responsabilités et doit se fonder sur des réflexes humanistes.

Le scandale de News of the World nous a démontré une fois de plus que la presse n’est pas toujours consciencieuse dans le déploiement de son pouvoir.

Quelles sont les contraintes que la société pourra et voudra imposer au quatrième pouvoir, donc à l’ensemble des médias ?

Comment gérer les tensions entre la liberté d’expression et les autres valeurs et droits individuels et démocratiques ?

Est-ce que la liberté de la presse et la liberté d’expression contiennent le droit d’insulter et de stigmatiser ?

Quelle est la relation entre la liberté de la presse et la protection de la vie privée ?

Comment gérer les tensions entre les intérêts commerciaux des médias, l’intérêt général et les droits individuels ?

La liberté de la presse et la liberté d’expression sont indispensables à une démocratie, mais elles ne sont pas suffisantes pour bâtir et maintenir une démocratie saine. Intégrité et humanisme sont aussi nécessaires. La démocratie a besoin de liberté d’expression et de liberté de la presse, mais aussi de respect envers les opinions et les droits de chaque être humain.

Bruxelles, capitale multilingue de l’Europe, et territoire d’une grande diversité d’institutions et de médias internationaux, est le lieu incontournable pour une réflexion sur les libertés d’expression et de la presse.

Bruxelles est un centre important du journalisme, et elle a toujours été lieu d’asile pour des penseurs critiques et des journalistes.

Elle est un lieu où plusieurs pouvoirs sont concentrés, se retrouvent, se confrontent.

D’ailleurs, une réflexion sur les libertés d’expression et de la presse ne peut être restreinte au contexte national. Elle doit se développer à un niveau européen et international. Voilà une raison de plus pour laquelle Bruxelles est la ville par excellence pour ce débat nécessaire, et donc pour Difference Day.

Caroline Pauwels est professeure en Sciences des communications à la Vrije Universiteit Brussel et fondatrice de la Brussels Platform for Journalism.

Paul Dujardin est directeur général et artistique du Palais des Beaux-Arts.

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