Emmanuel Todd: «L’islamophobie a atteint les classes moyennes» (vidéo)

Emmanuel Todd a dressé la cartographie et la sociologie des manifestants « pro-Charlie » du 11 janvier. En gros : des petits-bourgeois et des « catholiques zombies » crypto-islamophobes…

Chef du service Forum Temps de lecture: 6 min

L’ouvrage n’est disponible qu’aujourd’hui en librairie, mais il provoque déjà d’âpres controverses à Paris. Il ne s’agit pourtant pas d’un pamphlet écrit à la va-vite : Qui est Charlie ? (Seuil) fourmille de tableaux, de courbes et de cartes… Son auteur, l’historien et anthropologue Emmanuel Todd, y fait tout bellement voler en éclats l’image d’unité nationale et de réconciliation républicaine promptement associée à la mobilisation qui suivit les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher. Chiffres à l’appui, Todd soutient en effet que, dans sa structure, les manifestations du 11 janvier exprimaient tout au contraire une « République d’exclusion ». En clair, les catégories moyennes et supérieures de la société – et en particulier celles issues de la partie de la France qui est de tradition catholique – étaient surreprésentées, tandis que les Français de confession musulmane et de milieux populaires, avaient été ostracisés. Avec des conséquences potentiellement funestes…

Comment avez-vous procédé pour établir cette cartographie des manifestants ?

Vous parlez au savant Cosinus, à un type qui fait des milliers de cartes de France, culturelles, religieuses, etc. J’ai dans le cerveau des indicateurs avancés, et si je vois, à l’œil, avant même de faire le pourcentage, que le taux de manifestation est beaucoup plus élevé à Lyon qu’à Marseille, j’ai déjà une indication qu’il va y avoir une opposition sur les traditions religieuses et les structures familiales. Ensuite, avec l’aide d’un informaticien compétent, j’ai rentré toutes les données disponibles, la population des agglomérations urbaines, j’ai calculé des taux ; j’ai mis ces taux en rapport avec d’autres taux, que j’ai également calculés, de propension de cadres, de professions supérieures, d’ouvriers, des indicateurs de pratique religieuse… Et des corrélations sont sorties à un niveau très net et élevé. Bref, il y a du travail statistique empirique.

Votre méthode se base tout de même sur un culturalisme critiquable. Le fait qu’historiquement une région ait été très catholique implique-t-il que les habitants actuels de cette région, orphelins de Dieu, « catholiques zombies » comme vous les appelez, remplissent leur vide existentiel en se coalisant contre un « autre » – les musulmans en l’occurrence ?…

J’ai eu l’occasion de travailler systématiquement, à l’échelle européenne, sur le processus de déchristianisation. En 1990, j’ai écrit un pavé pas du tout polémique, qui s’appelle L’invention de l’Europe (Seuil), dans lequel j’ai décelé une sorte d’association mécanique entre le reflux des croyances religieuses – qu’on peut mesurer – et des bouleversements de remplacement. En France, entre 1730 et 1740, vous voyez s’effondrer la pratique religieuse dans le bassin parisien et sur la façade méditerranéenne et en 1789, vous avez la Révolution. Dans la partie protestante de l’Europe, plus avancée sur le plan éducatif, il n’y a pas de phénomènes comme ça jusqu’en 1880. Mais entre 1880 et 1930, le protestantisme, à son tour, s’effondre et en 1933, vous avez le nazisme et l’ensemble de l’Europe du Nord qui se fait un trip nationaliste. La troisième vague de déchristianisation, qui a commencé dans les années 60, a laissé un vide et, oh quelle surprise !, une utopie politique nouvelle arrive : l’euro ! Voilà, c’est tout, c’est empirique. On ne peut pas dire : “Mais non…” . L’histoire est terrible. Et je l’ai travaillée, en plus, à d’autres échelles. Au Japon, la révolution du Meiji a été précédée par une crise du bouddhisme… Il faut faire de l’histoire comparée pour voir la puissance de ces mécanismes. Moi, je suis un sceptique total, je ne crois en rien du tout. Je m’en sors par une vie familiale sympa, des revenus corrects, la sécurité de l’emploi de la fonction publique et un attachement à la recherche et à la science. Mais pour toute une société, vivre sans cadrage métaphysique, sans définition du sens de la vie, ce n’est pas évident. C’est tout ce que je dis. Et le nier, quand on gère des sociétés en crise économique, ce n’est pas bon…

Nous allons y venir. Mais d’abord : vous avez manifesté 11 janvier ?

Non. J’ai eu instantanément un mouvement de recul – qui n’a pas été produit par la cartographie d’un événement qui n’avait pas encore eu lieu. Je pensais d’abord que c’était glorifier les frères Kouachi, c’était donner un sens à un acte ignoble. Et puis, j’ai une personnalité archaïque et dans ma famille, la doctrine, quand il y a des crises, ou lors des enterrements, c’est plutôt de se taire et de serrer les dents.

Pourquoi les musulmans et les ouvriers se sont-ils moins mobilisés que les autres ? On les en a exclus ?

Au-delà de l’horreur suscitée par l’attentat du 7, le thème central de la manifestation était, de manière tout à fait explicite, le droit de caricaturer le personnage central de la religion d’un groupe minoritaire plutôt faible. Il y avait donc un élément xénophobe. Il est donc juste normal qu’en général, les musulmans n’y soient pas allés. Les types des banlieues sont des gens intelligents… Pour les ouvriers, ce n’est même pas ça. Le Front national, qui est désormais le plus grand parti ouvrier de France, a été explicitement exclu de la manifestation. Le message subliminal délivré, c’est qu’on ne tenait pas tellement à avoir les ouvriers. De toute manière, les ouvriers ont été relégués très loin dans l’espace français, ils sont très loin du cœur des villes.

Vous laissez entendre que ces milliers de manifestants, « catholiques zombies » pour la plupart, étaient mus par une islamophobie inavouée…

Il y a toute une frange des manifestants, et particulièrement en région parisienne, pour laquelle ça n’est sans doute pas correct de donner cette interprétation. J’irais plutôt chercher dans un réflexe frileux de classe moyenne qui découvre l’horreur de l’histoire et qui cherche à se réunir elle-même pour oublier. Mais pour une bonne partie de la manif parisienne et pour toutes les manifs de province, avec leur empreinte « catholique zombie », pour moi, oui : il y a une empreinte islamophobe, certes inconsciente et pétrie de bons sentiments. Et de fait, dans les jours qui ont suivi, des gamins de 8 ans ont été convoqués dans des commissariats de police… La vague d’islamophobie a atteint les classes moyennes, c’est ça qui est grave. Quand on regarde l’Histoire, ce sont les classes moyennes qui font les révolutions, s’appuyant sur les classes populaires. La Révolution française, le nazisme ou la révolution islamique en Iran, ce sont les classes moyennes. Et là, voir les classes moyennes françaises qui commencent à être sensibles à des thèses islamophobes, ça, ça me fait peur.

Mais vous allez plus loin : vous faites aussi le lien avec l’antisémitisme…

C’est la première fois que j’écris un livre noir sur la France. Car cette islamophobie, en effet, interagit avec l’antisémitisme et le nourrit. Dans mon bouquin, j’utilise l’image d’une partie de billard sociologique. La société lance les ouvriers contre les arabes et les musulmans contre les juifs. Et quand au terme de tout cela, dans votre analyse, dans les mobilisations que je considère « pro-caricatures de Mahomet », vous découvrez la trace du catholicisme qui vient de disparaître, et que vous savez qu’historiquement, les catholiques et les classes moyennes étaient les vrais soutiens du régime de Vichy, vous dites : « Aïe, aïe, aïe ! » Il y a danger. Et pas seulement pour les musulmans. Pour les juifs aussi.

Sofia Aram avait épinglé Emmanuel Todd pour son ouvrage :

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