Emir Kir, le PS et l’hypocrisie 3.0

Le résultat de la « comparution » d’Emir Kir est hallucinante d’hypocrisie. Le commentaire de Béatrice Delvaux

Editorialiste en chef Temps de lecture: 4 min

La scène, surréaliste, se déroule au Parlement bruxellois le vendredi 24 avril. Alors que depuis quelques jours des élus, Ecolo notamment, souhaitent que les députés bruxellois fassent une minute de silence pour le centenaire du génocide arménien, l’embarras est réel dans les rangs socialistes. Le PS tente de botter la minute de silence en touche et de « noyer » le génocide dans un hommage double, rendu à la fois aux victimes arméniennes et aux migrants morts dans la Méditerranée : une gerbe au monument arménien et l’envoi d’une lettre à la Commission européenne pour les migrants.

Ce qui coince ? Certains élus socialistes bruxellois d’origine turque partagent (ou ont peur de ne pas se soumettre à) l’avis de « leur » gouvernement turc qui refuse de coller le mot « génocide » aux événements d’il y a 100 ans. Ils peuvent compter sur Charles Picqué, président du Parlement qui finira par décréter que la minute de silence se fera, mais que chacun y mettra ce qu’il veut : un hommage aux victimes du génocide arménien et/ou (!) aux migrants morts en Méditerranée. Un jugement à la Salomon, qui… se moque du monde. Au diable la crédibilité et la solidité des convictions pourvu qu’on sauve les apparences socialistes. Ubuesque et ridicule. Et vite assassin lorsqu’on s’aperçoit que les deux (trois ?) députés bruxellois PS d’origine turque qui avaient tout fait pour repousser cette minute de silence, sont félicités sur les réseaux sociaux par des médias turcophones, « pour avoir empêché qu’on ne prononce le mot génocide »

Elio Di Rupo défié

Ce sera d’autant plus cruel qu’une semaine après, un autre élu d’origine turc du PS remet ça, un échelon « plus haut », à la Chambre, au nez et à la barbe de son président de parti Elio Di Rupo dont l’autorité se voit ainsi « défiée » publiquement. C’est Emir Kir, bourgmestre de Saint-Josse, dont la personnalité interpelle depuis des années à l’intérieur même du PS, qui marque, par son absence, la minute de silence fédérale. D’autres dans d’autres partis sont également absents – Meriem Almaci pour Groen expliquera qu’elle assistait à une autre réunion alors que Zuhal Demir pour la N-VA est dans l’hémicycle –, mais Kir est le plus emblématique. D’autant que la position du PS est proclamée comme intangible : le PS condamne, lui, le génocide arménien. À ce stade, Emir Kir est sommé d’aller s’expliquer au parti et les députés bruxellois devant Laurette Onkelinx.

Cet épisode n’a rien de surprenant, il était même inscrit dans les astres. Il me ramène quelques années en arrière. À l’époque, Le Soir avait pris une position très forte en faveur de l’attribution du droit de vote aux électeurs étrangers, persuadé – nous le sommes toujours aujourd’hui – du rôle essentiel que cet octroi jouait dans le sentiment d’intégration. Après les élections toutefois, intrigués par les campagnes de certains candidats sur les listes bruxelloises, un journaliste maison mène l’enquête et conclut que notamment sur les listes PS et CDH, se trouvaient des candidats affichant sur certaines thématiques des opinions différentes de la ligne de leur parti. Des partis, pour faire des voix avec des candidats populaires qui « parlent » à l’oreille des électeurs potentiels de leurs communautés dans les quartiers, ne se sont ainsi pas montrés toujours très regardants sur le pedigree ou les idées de certains.

Rappel à l’ordre

La suite (et fin ?) donnée à l’épisode arménien est tombée mercredi soir, via un communiqué émanant « bravement » du secrétaire général du PS, qui ne cite à aucun moment le nom d’Elio Di Rupo. C’est le parti qui assume – on n’est jamais trop prudent. Et ce communiqué vaut en créativité, la mascarade « à la Picqué » du Parlement bruxellois. Soyez juges : le PS dénonce le génocide et « rappelle à l’ordre ceux qui s’écartent de cette position ». Mais Kir, lui, « militant résolu de la réconciliation entre les peuples », partage « la position officielle de la Belgique » et « encourage la Turquie et l’Arménie à poursuivre leurs efforts en vue de… bla bla bla ».

C’est le miracle du 6 mai : Kir ne dira pas « génocide » mais reste socialiste. Et c’est Simone Susskind, brave combattante socialiste et fidèle des fidèles, qu’Elio sort de son chapeau pour entamer des rencontres « pour surmonter les difficultés actuelles. » Des difficultés ? De l’hypocrisie 3.0, à mourir de rire, si ce n’était pathétique, version II de « De qui se moque-t-on ? »

La règle des convictions partagées soluble dans la conquête électorale ? Au prix d’une perte de crédibilité auprès des citoyens qui n’aiment pas être les dupes d’une hypocrisie tactique ? Ces instrumentalisations et ces faux fuyants sont des insultes à l’intelligence des citoyens. Ils tuent l’amour du politique, déjà pas très vaillant.

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