Le cas Emir Kir trouble les socialistes

Le député a été « rappelé à l’ordre » mais pas sanctionné après avoir éludé une minute de silence en mémoire du génocide arménien. Qu’en pense-t-on au PS ?

Journaliste au service Politique Temps de lecture: 7 min

Le 24 avril : le parlement bruxellois observait une minute de silence « au choix » afin que chaque parlementaire puisse rendre hommage aux victimes du génocide arménien et/ou aux migrants, victimes de naufrages en mer Méditerranée. Tollé 1 !

Le 30 avril : la Chambre fédérale observe une minute de silence à la mémoire des victimes du génocide arménien, plusieurs élus d’origine turque sont absents, sur les bancs du SP.A, du CD&V, de Groen et du PS, dont le bourgmestre de Saint-Josse, ex-secrétaire d’Etat bruxellois, Emir Kir. Tollé 2 !

>>> Lire aussi: Emir Kir, le PS et l’hypocrisie 3.0

Elio Di Rupo rappelle que le PS est à l’origine en Belgique – au Sénat, en 1998, avec Philippe Mahoux – d’une résolution reconnaissant le génocide arménien, note au passage qu’il y avait des absents dans plusieurs partis, indique à l’agence Belga que l’intéressé sera convoqué au boulevard de l’Empereur pour être entendu par le secrétaire général, Gilles Mahieu. On va voir ce qu’on va voir. Résultat : à l’issue d’un entretien avec le député-bourgmestre ce mercredi, le secrétaire général communique : « Le PS réaffirme qu’il considère que les massacres programmés et les déportations organisées dont furent victimes les Arméniens constituent un génocide perpétré dans l’Empire ottoman (…) Personne ne peut impunément nier la violence toute particulière subie par ce peuple qui est un martyr de l’histoire et le PS rappelle à l’ordre celles et ceux, parmi ses mandataires, qui s’écartent de cette position ». Gilles Mahieu ajoute : « Emir Kir connaît la position de son parti, qu’il n’a jamais remise en question ». Et annonce la désignation de Simone Susskind, députée bruxelloise, autorité morale, pour « surmonter les difficultés actuelles ». C’est tout. C’est peu ? C’est le sentiment dominant. Tollé 3 !

Pas de sanction

De fait, off the record, ça discute parmi les socialistes. Pas d’accord. Certes « rappelé à l’ordre », Emir Kir n’est pas sanctionné, pas à ce stade, et ça se voit. « Elio Di Rupo loupe une opportunité d’exercer sans ambiguïté son autorité présidentielle, et d’être entendu comme il le souhaite sur les dossiers qui importent, socio-économiques », commente un parlementaire. Un autre : « Au PS, il y a une série de valeurs sur lesquelles on ne transige pas, et tout qui est membre du parti doit y adhérer sans aucune ombre », ajuste un autre. « Je suis stupéfait, ce communiqué, c’est peu de chose, et c’est plus que regrettable », confie un troisième. Quelqu’un veut voir, dans la riposte graduée du PS, « le poids des contraintes liées aux équilibres dans le parti, dont il fallait sans doute tenir compte, avec la place importante de la communauté turque à Bruxelles ».

Un responsable socialiste analyse : « Mais vous aurez noté que le communiqué du PS précise qu’Emir Kir ne remet pas en question la position de son parti ; par conséquent, on peut en déduire qu’il reconnaît l’existence du génocide arménien, puisqu’il a souscrit à ce libellé… » Contacté par nos soins, l’intéressé, qui refuse jusqu’à présent de s’exprimer sur le sujet, renvoie, certes, au communiqué du PS, mais refuse d’endosser explicitement la « reconnaissance du génocide arménien ». Nuance. Et ce n’est pas un détail.

Manque le « génocide »…

Emir Kir nous remémore « des prises de position antérieures, notamment en 2004 », où il parlait de « massacres », de « déplacements de population ». Manque toujours le «   génocide ». Lequel, du reste, n’est… pas reconnu par la Belgique, comme l’a justifié Didier Reynders, ministre des Affaires étrangères, à la Chambre en avril dernier, indiquant que le terme génocide a « une signification juridique spécifique », et qu’« il appartient aux tribunaux de se prononcer en la matière ».

Un sujet « sensible » comme on dit, dans la communauté turque de Belgique, puissante électoralement, en particulier à Bruxelles (ceci explique en partie cela), à quoi il faut ajouter les liens, légitimes, d’une série d’élus, chez nous, avec la société politique évoluant en Turquie (ceci explique aussi cela).

Un responsable socialiste défend la démarche du boulevard : « A la différence des autres partis, nous avons convoqué officiellement l’élu, il y a un “rappel à l’ordre”, nous réaffirmons la position du PS sur la place publique, on a des contacts directs dans les quartiers, on ne nie pas les difficultés, on désigne quelqu’un pour faire avancer le débat, et on nous tombe dessus ! »

Créer le dialogue

A la Chambre mercredi, un responsable socialiste flamand nous expliquait : « Au parlement flamand, comme au fédéral, beaucoup d’élus émanant de la communauté turque, et de tous les partis, refusent de se prononcer sans nuance sur le génocide arménien, comme on le voudrait. Un phénomène transversal politiquement. »

Au PS, Simone Susskind, qui s’est rendue récemment en Israël avec une quarantaine de lycéens issus de trois écoles bruxelloises (Emile Jacqmain, Arts et Métiers et Dachsbeck) pour « déconstruire les préjugés liés au conflit et encourager la réflexion et la prise de conscience chez les jeunes des complexités de la réalité », embrasse maintenant la cause turco-arménienne : « Je parle souvent avec des collègues, des élus, d’origine turque, ils sont clairement coincés entre leur appartenance au parlement, au groupe socialiste, dont ils connaissent les positions, et la compréhension de ce dont on parle aujourd’hui… Je dis que c’est évolutif. Il y a un travail à faire avec eux, qu’ils finiront par répercuter dans leur communauté. On peut progresser. Comme on me l’a demandé au parti, je vais m’investir pour susciter le dialogue, l’échange, le débat. A part le “rappel à l’ordre”, quel sens aurait une sanction ? Une exclusion ?… Ce serait mettre Emir dans le coin, il faut aborder cela autrement, la solution n’est pas dans la confrontation, je dis que dans un an on verra les résultats. »

«Admettre le génocide arménien? Un suicide politique»

Dirk Jacobs est professeur de sociologie à l’ULB, affilié au Germe (Groupe de recherche sur les relations ethniques, les migrations et l’égalité). Il connaît bien la communauté turque de Belgique.

Comment expliquer une si grande difficulté pour les personnes d’origine turque à reconnaître le génocide arménien ?

Un élément très important pour expliquer cela est l’article 301 de la législation pénale turque, qui interdit et punit l’insulte à la Nation turque. Or, cet article est interprété de telle façon que toute une série de critiques sont rendues impossibles. Evoquer publiquement un « génocide » arménien en fait partie. En plus, jusqu’en 2008, la punition était encore renforcée si le citoyen turc émettait une telle critique à l’étranger. Le code pénal turc s’applique aussi aux personnes d’origine turque qui ont conservé la nationalité. Or, la plus grande partie de la communauté turque en Belgique a la double nationalité ; elle court donc un risque réel de persécution.

Au-delà de la crainte d’être poursuivies, les personnes d’origine turque ont aussi profondément intégré cette vision…

Cela fait partie du package patriotique dans lequel l’identité turque, l’unité du pays, le drapeau, l’hymne national sont très importants. Cette identité turque repose sur la transition difficile d’un grand empire ottoman à un nouvel Etat, qui se voulait moderne, laïque, républicain. Cette page noire de l’histoire ne colle donc pas à l’image fondatrice de la nation turque. C’est un sujet tabou et ça reste le cas dans toutes les diasporas. Les Turcs sont convaincus que parler de génocide est une insulte, que c’est une fabrication de l’histoire. Car c’est le message officiel, qui est enseigné dans les écoles.

Ce qui place les politiques d’origine turque dans une position difficile…

Aborder le génocide arménien s’apparente à un suicide politique ! D’une part, une série d’élus ont eux aussi été socialisés dans ce schéma d’un patriotisme turc très fort. Certains sont bien conscients qu’ils sont susceptibles de perdre des voix en abordant le génocide arménien. D’autant plus que le vote communautaire dans la communauté turque en Belgique n’est pas négligeable. Enfin, ça limite leur marge de manœuvre en Turquie même ! C’est une position délicate : en Belgique, on attend du courage là-dessus, mais pour ces politiques, ce n’est pas anodin de s’exprimer. On ne fait pas de la politique en Belgique complètement indépendamment de la Turquie.

Difficile donc de se distancier, même quand on est né ici ?

La communauté turque en Belgique est très soudée. Le suivi de ce qui se passe en Turquie même est assez intense. Je suis cependant convaincu que beaucoup de personnes, en Turquie comme en Belgique, ont d’autres opinions. Mais l’autocensure l’emporte…

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