Cette grande musique qui intimide et qui complexe

On la dit élitiste, hautaine, cérébrale, hors de prix. La musique classique correspond-elle à tous ces clichés ?

Journaliste au service Culture Temps de lecture: 6 min

On l’appelle la « grande » musique. Par opposition aux autres… les « petites ». Parce qu’elle vit sur cet orgueil, parce qu’elle assume son complexe de supériorité, parce qu’elle est l’expression de génies, de virtuoses, d’enfants prodiges, la musique classique n’a pas toujours bonne réputation. Et est associée par ceux qui la critiquent – sans toujours la connaître - à une série de clichés assassins. On la dit hautaine, élitiste, austère, ennuyeuse, vieillotte… Clichés malveillants. Injustes, pour autant ? On voit ça.

Élitiste ?

La distinction sociale ronge-t-elle le monde de la musique sociale ? « C’est une réalité », constate, Christophe Pirenne, professeur d’histoire de la musique à l’ULG, qui cite une récente étude, consacrée en France aux publics de la musique classique. « Le public est en grande majorité constitué par des personnes surdiplômées (45 % d’universitaires) et plutôt aisées (5.600 euros de salaire mensuel net par ménage). Les professions les plus représentées sont des cadres, des profs, des médecins, des avocats. Cela reste donc bien un élément de distinction sociale. Nous avons pu confirmer cela dans une étude à paraître sur le recrutement des publics à l’ORW et à l’OPRL : le public est largement composé de gens issus des communes les plus riches du pourtour de Liège. »

Pour Peter Gelb, directeur du Metropolitan Opera de New York, le problème vient des gardiens du temple, qui vous « diraient que je suis un crétin et qu’ils protègent la flamme de l’art (…) Ils ne veulent pas que d’autres se mêlent au jeu. Ils veulent un cercle très restreint et super-intellectuel. » Sur un blog français, un passionné confesse : « la musique classique intimide, impressionne, comme une personne que l’on sait inatteignable. Tu la vois au loin, tu sais qu’elle est géniale, qu’elle est sans doute un peu coincée mais qu’elle va t’apprendre plein de choses. »

Frédéric Longrée, musicologue belge, confirme. « Je suivais un cours de sociologie de la musique où le professeur m’avait demandé si je voyais beaucoup d’ouvriers à l’opéra. Vu les prix pratiqués à l’époque, j’avais répondu que non. Lorsque je lui ai dit que j’étais fille d’ouvrier, il est resté muet. Il m’a juste dit : “et vous étudiez la musicologie ?” Comme si cette discipline ne m’était pas accessible. »

Pour elle, « l’image désuète des concerts où il faut s’habiller chic, où les places sont chères, où des castes se retrouvent entre elles a encore de beaux jours. »

Un observateur de la vie musicale belge conteste. « Les académies ne désemplissent pas, toutes couches sociales confondues. » Pour lui, « le classique semble plus relever aujourd’hui d’un défi au temps que d’un rapport de classe… même s’il existe encore des bastions qui font de la résistance. »

Pour Grazyna Bienkowski, pianiste de jazz (Grazina Bienkowski Trio), après avoir reçu une formation classique et travaillé aux Beaux-Arts, à la Monnaie et à l’ONB, « pour les profanes, ce n’est pas évident. Le jour où j’ai offert à mes parents une invitation à la Monnaie, la première chose qu’ils m’ont demandée, c’était : comment faut-il s’habiller ? » Musicologue et professeur honoraire à l’ULB, Michel Demeuldre réfute l’idée d’une discipline artistique déterminée par la distinction sociale. « Ça, c’est la théorie de Bourdieu : si vous êtes né dans la bourgeoisie, vous reproduirez le comportement de vos parents. On en est revenu. Pour moi, ce n’est pas une question de classe sociale, mais de pouvoir et de sacralité. La musique classique, comme toutes les musiques savantes, est liée aux musiques de cour ou aux musiques sacrées. »

Pour Coline Dutilleul, qui mène une carrière de chanteuse entre l’Allemagne, la Belgique et bientôt la France (l’Opéra national du Rhin), le problème est moins lié à l’élitisme qu’à la mentalité. « La musique classique, c’est quelque chose qui se construit, qui se travaille. Ce n’est pas un caprice. Et ça ne correspond pas du tout à la dynamique de notre temps. »

Cher ?

Les places de concert à des spectacles de chanson française sont souvent plus chères que les « classiques ». Et ne parlons pas des prix exorbitants des festivals rock (Werchter) ou électro (Tomorrowland). Si un abonnement à l’opéra de la Monnaie n’est pas accessible à tout le monde, il existe des alternatives : les « last minutes », les pigeonniers, les retransmissions d’opéra au cinéma… « Il y a aussi le phénomène de l’entrisme par la conciergerie, insiste Demeuldre. Vous pouvez essayer de vous procurer des places via des notables, habitués à recevoir des invitations. » Les places n’en restent pas moins chères, ce qui explique la présence de nombreux jeunes lors des générales, à la Monnaie.

Poussiéreux ?

Christophe Pirenne reprend la récente étude française sur les publics de musique classique. « La moyenne d’âge du public a aujourd’hui dépassé les 60 ans, et elle était de 36 ans en 1981 ! C’est un phénomène qui a débuté dans les années 1980 et qui semble malheureusement aller en s’accélérant. C’est d’autant plus préoccupant que la transmission générationnelle de la musique classique semble s’être interrompue. 40 % des personnes qui fréquentent les salles n’ont pas d’enfants, et lorsque les enfants sont présents, ils sont majoritairement accompagnés par les grands-parents. Les moins de 40 ans ne représentent que 17 % de l’audience. »

La musique classique : une musique faite par des jeunes pour des vieux, à l’image de la phase finale du Reine Elisabeth ? « Ce n’est pas que c’est choquant », observe Coline Dutilleul, qui avoue chanter le plus souvent devant un public âgé entre 50 et 70 ans. « C’est surtout que c’est dommage. Il faudrait une impulsion à partir des jeunes. »

Austère ?

La musique classique souffre d’une image cérébrale, austère, voire ennuyeuse. Un comble ! Car le répertoire de la grande musique est porteur de flamboyance, de lyrisme, d’intimité fiévreuse comme d’envolées sauvages. « Il faut expliquer aux gens qu’un concert classique n’est pas une punition », dit le pianiste Maurizio Baglini.

Et il faut en cela rappeler quelques évidences : l’opéra italien, les concertos de Rachmaninov, la direction d’orchestre de Leonard Bernstein, la chevauchée des Walkyries de Wagner, les pavanes amoureuses de Carmen, les préludes de Chopin… tout cela ramène à la dimension populaire du « classique » : une musique qui alimente sans cesse le robinet de la publicité. Ou qui transcende tant de chefs-d’œuvre du cinéma, de Mort à Venise à Manhattan, Sept ans de réflexion, L’Enfant sauvage, Fitzcarraldo ou Barry Lindon. Autant d’expériences de la transe et de la sensualité.

Alors, c’est quoi le problème ? « Ce n’est pas la musique, reprend Grazina Bienkowski. C’est le monde de la musique. » Traduisez : ses institutions guindées. Son decorum « ancien régime ». Son absence d’âme et de sensualité. Il ne faut rien changer à la musique classique, au répertoire lyrique, à l’héritage baroque. C’est la caverne d’Ali Baba ! Il est par contre peut-être temps de repenser sa mise en scène et son environnement.

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