Tous les chemins mènent à la Gare Centrale

En 2003, à la soirée des Masques (équivalent québécois des Molières), Agnès Limbos recevait le prix de la meilleure production étrangère pour Dégage petit !, ex æquo avec 4.48 psychose de Sarah Kane joué par Isabelle Huppert. C’est peu dire que ce théâtre d’objets, même s’il est accessible aux enfants dès 7 ans, n’est pas à ranger dans la catégorie des divertissements enfantins et gentillets, mais dans celle des bijoux tous publics. Il était logique que le Théâtre national ouvre son cycle « famille » avec cette perle. Dans ce même cycle, destiné à rassembler plusieurs générations sur un même spectacle, le National programme Kiss and Cry de Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael, et Cendrillon de Joël Pommerat. Autant dire que Dégage petit ! joue dans la cour des grands.

C’est l’un des spectacles phares du répertoire d’Agnès Limbos, reine belge du théâtre d’objets, un art qu’elle façonne depuis presque trente ans. Elle qui a fréquenté les mêmes bancs d’école que Yolande Moreau, a tâté de tous les terrains, mais avec un même outil dans sa besace : l’autodérision. Elle a d’abord parcouru le monde, étudié le mouvement à Paris chez Jacques Lecoq, créé des spectacles de clown au Mexique, le tout entre quelques escales en Belgique chez Toone ou avec le Théâtre du Miroir (futurs Baladins). Elle a vu le monde, grandeur nature, pour petit à petit en venir à l’animer en miniature, sur une table. Comme dans Dégage petit ! Sur fond de rideau rouge et de drame familial (l’histoire est en somme celle du vilain petit canard), sa présence clownesque et ses doigts de fée transforment un abat-jour en jupon, un rouleau en chemin, un bocal en lac de montagne.

Depuis toujours, sa compagnie La Gare Centrale accumule les spectacles insolites. Le dernier – Conversations avec un jeune homme, découvert aux récentes Rencontres de Huy – ne déroge pas à la règle : baroque, délicieusement bizarre.

Des objets

et des hommes

Son atelier à Rhode-Saint-Genèse témoigne de sa vie à collectionner les objets pour leur redonner une nouvelle vie scénique. Dans son grenier, rien n’est trop kitsch ni trop saugrenu pour trouver sa place sur les étagères. On y croise des maisons de poupées, une collection de vierges et de crucifix, des plumes, et beaucoup de jouets. Sur le mur d’en face, le registre est plus nature : des pieds de vignes, du lierre séché, des animaux empaillés.

Toujours accrochée à l’objet, Agnès s’éloigne, depuis quelque temps, de sa sacro-sainte table pour décloisonner son art. Elle travaille notamment avec Nicole Mossoux, introduisant la danse dans ses créations. Et surtout, elle transmet inlassablement sa passion. Elle qui a accueilli de jeunes artistes dans ses « squattages poétiques » peut s’enorgueillir d’avoir formé une relève passionnante. Aujourd’hui, sa soif de ponts vers d’autres artistes est mise à l’honneur au Théâtre de la Vie à travers le cycle Multivers. Pendant trois jours, l’artiste a eu carte blanche pour proposer petites formes, spectacles, conférences et ateliers. On y croisera notamment le Théâtre de Cuisine, maître du théâtre d’objets côté français. On flânera entre un entresort érotico-culinaire où le héros n’est pas spécialement charmant, et une histoire d’amour (légèrement cruelle) qui dure le temps d’un slow. Entre autres savoureuses divagations.