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Comment accélérer la transition?

Faire émerger des approches scientifiques innovantes et durables, c’est l’objectif du congrès coorganisé par l’ULB et l’UCL. Des chercheurs du monde entier y débattront avec la société civile, les pouvoirs publics et les entreprises. Entretien.

Temps de lecture: 6 min

Plus vite ! Car la transition lambine. Or les crises économiques, environnementales et sociales ne s’amoindrissent pas. Changer de modèle se fait urgent. Mais comment faire ? Quelles recherches et quelles innovations mettre en place pour accélérer la transition  ? Cette question est au centre du deuxième congrès interdisciplinaire du développement durable (CIDD) qui se tiendra du 20 au 22 mai à l’ULB et à l’UCL, avec le soutien de la Wallonie. Aux commandes de ce rendez-vous scientifique international, deux coorganisateurs : Pr Marek Hudon (ULB) et Pr Jean-Pascal van Ypersele (UCL). Selon le climatologue et vice-président du GIEC, les scientifiques sont des éclaireurs sur les solutions innovantes aux problèmes actuels. Pour accélérer la transition, il insiste sur l’importance des décisions politiques qui créent des structures encourageant et facilitant l’action.

Pourquoi la transition est-elle la clé ?

L’humanité fonce à grande vitesse vers différents murs. Elle ne peut pas continuer ainsi. Ce qui est clair, c’est que l’objectif doit changer. On doit modifier notre modèle de développement et donc emprunter d’autres chemins que ceux sur lesquels on est actuellement. Si on ne le fait pas, nos enfants et petits-enfants et les écosystèmes ne pourront plus vivre sur une planète habitable. On n’a pas le choix. Je pense qu’on doit aller vers la transition. Pour moi, la question est essentielle.

Quels sont les grands chantiers à démarrer en priorité ?

Ma casquette de vice-président du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) m’empêche d’être prescriptif. Néanmoins, un article publié en 2009 dans la revue « Nature », et signé par des auteurs prestigieux, attirait l’attention sur le fait que l’humanité était en train d’approcher ou de déjà dépasser plusieurs des limites physiques et biologiques de la planète qui mettraient en danger l’habitabilité de la planète. Ces limites sont l’érosion de la biodiversité, les changements climatiques et l’utilisation massive d’engrais et d’azote dans l’agriculture. Un deuxième article, paru au début 2015, élargissait l’analyse à des dimensions économiques et sociales. En plus des limites écologiques dont on se rapproche, il attirait aussi l’attention sur le fait que des centaines de millions de personnes n’ont toujours pas accès à de l’eau potable, et que c’est un scandale, objectivement. Aussi, des centaines de millions de femmes et d’enfants doivent marcher durant des heures pour collecter du bois ou cuisiner à partir d’excréments d’animaux séchés tout en respirant les fumées qui en résultent. Ces semaines-ci à l’ONU, les discussions portent sur les objectifs de développement durable. La liste, non encore définitive, en comporte 17. Mais aucune priorité n’a été indiquée. Cette dernière dépend des situations rencontrées dans les différents pays.

Lors du congrès, les interventions autour de l’alimentation seront particulièrement nombreuses. C’est une priorité de transition chez nous ?

Il y a convergence d’intérêts. On connaît le rôle de l’alimentation sur la santé humaine. Cette problématique aborde aussi la façon dont notre nourriture est produite, laquelle représente une partie non négligeable de nos rejets de gaz à effet de serre. En particulier, on connaît le rôle de la viande qui est associée à des émissions de gaz à effet de serre plus élevées et un usage d’intrants dans l’agriculture plus important que pour l’alimentation végétarienne. Changer ses habitudes alimentaires permet de contribuer à améliorer à la fois l’environnement et sa santé.

Qu’est-ce qui freine la transition ?

Quand ça ne va pas assez vite, il y a deux explications : quelque chose freine ou le propulseur n’est pas assez puissant. Les chercheurs peuvent aider à identifier ces barrières à la transition vers le développement durable. Et quand on connaît mieux les obstacles, on peut mieux les dépasser et les vaincre. Pour améliorer la propulsion, il est nécessaire de s’intéresser davantage aux motivations des populations et de faire comprendre qu’aller vers le développement durable est bénéfique à tout le monde.

Accélérer la transition est-ce synonyme de freiner la croissance ?

La question de la décroissance est intéressante à se poser dans les pays riches, mais à la surface de la planète, il n’y a pas qu’eux. Dans les pays en voie de développement, il est primordial d’éradiquer la pauvreté et, dans une certaine mesure, d’augmenter toute forme de croissance économique tant la pauvreté est grande. Plutôt qu’un concept quantitatif, il faut aborder la question de la qualité de la croissance. Il y a certainement des aspects de la vie économique qu’il vaudrait mieux faire croître. Par exemple, s’il y avait une forte croissance dans le domaine des activités liées à l’amélioration énergétique des bâtiments – qui est un facteur clé pour diminuer notre dépendance aux énergies fossiles –, ce serait tout bénéfice pour la vie économique, pour les travailleurs et pour l’environnement.

Selon Rob Hopkins, les citoyens doivent agir sans attendre que des politiques spécifiques soient mises en place. Selon lui, les décideurs adapteront les lois par après. Qu’en pensez-vous ?

Il ne faut jamais attendre les décideurs politiques. Idéalement, les citoyens devraient être suffisamment informés, éduqués et motivés pour agir par eux-mêmes. L’action individuelle est essentielle. Mais elle peut être largement facilitée, et ses effets démultipliés, si le cadre économique, législatif et culturel est favorable à l’action. Cela ne veut pas dire qu’il faut que le pouvoir politique doive tout décider à la place du citoyen, bien sûr que non. Mais l’idéal, c’est qu’il y ait une cohérence entre ce que les citoyens veulent faire et ce que les décideurs politiques, en principe élus, font pour faciliter ces actions. Je suis d’accord dans une certaine mesure avec ce que dit Rob Hopkins. Mais il ne faudrait pas oublier que le politique a un pouvoir très important pour définir un cadre permettant de lever les obstacles à la transition ou de faciliter les choses au plan national, européen ou international.

Un exemple ?

Nous utilisons actuellement l’atmosphère comme une grande poubelle. Imaginons qu’il y ait un jour un prix pour cet usage, on observerait alors chez les citoyens et les acteurs économiques des changements de comportements presque miraculeux. En effet, on se mettrait tout d’un coup à faire attention à la quantité de déchets CO2 que l’on génère, à l’instar des déchets organiques que l’on se met à composter et du choix posé pour des produits moins emballés afin de faire chuter le prix de la poubelle du ménage. Or mettre un prix sur le CO2, ce n’est pas à portée des citoyens. Ni d’une ville. C’est à peine à la portée d’un pays. C’est un des enjeux de la négociation de paris de fin d’année. Les problèmes sont d’une telle ampleur que l’action individuelle, bien qu’importante, ne suffit pas.

Pour accélérer la transition, il faut donc coupler l’incitant financier à la bonne volonté ?

Les appels à la gentillesse par rapport à l’environnement ont leurs limites. Ce n’est pas aussi efficace que les messages qui touchent le portefeuille. L’Europe dépense chaque année entre 400 et 500 milliards d’euros pour importer les combustibles fossiles. Si on parvient à diminuer cette dépendance – par une augmentation de l’efficacité énergétique, par exemple – on pourrait faire autre chose avec cette somme, comme rénover nos écoles, mieux payer nos professeurs, créer des emplois, donc rencontrer des objectifs sociétaux différents des objectifs strictement écologiques. C’est ça, le développement durable. C’est la prise en compte d’objectifs écologiques, économiques et sociaux. Et pour que le tabouret soit stable, ses 3 pattes doivent avoir la même longueur.

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