Lorenzo Gatto: «Repenser la façon de jouer sur scène, renverser quelques tabous»

Il possède le charisme et la dextérité qui font de lui un musicien classique pour qui le public se déplace. Alors que le Concours Reine Élisabeth bat son plein, le jeune violoniste belge se souvient et partage ses passions.

Temps de lecture: 9 min

Rendez-vous a été donné dans un endroit Ω la Chapelle musicale récemment embellie d’une nouvelle aile Ω, qu’il connaît par cœur pour y avoir vécu l’une de ses expériences les plus marquantes : un mois de préparation à la finale du Concours Reine Élisabeth. En 2009, Lorenzo Gatto n’a que 22 ans, mais c’est déjà la deuxième fois qu’il se présente. Il termine à la deuxième place, porté par un public qui le suit depuis. Entre concerts, enregistrements, pratique de l’instrument et rendez-vous, la vie d’un soliste reconnu revêt cette part de mystère qui échappe à la plupart des gens. Mais lui bouscule les codes, malgré un physique de jeune premier romantique. Il a créé avec des amis une fondation, CL4ssiK, afin de sensibiliser les jeunes à la musique classique. Revisite certains morceaux et touche à d’autres styles et d’autres sonorités avec son groupe Trilogy. Rêve d’empêcher le Conservatoire de Bruxelles de sombrer complètement. Pilote passionné, adepte du parapente, Lorenzo Gatto n’a aucunement l’intention de sacrifier sa vie au nom de la musique. Même s’il arrive à notre entrevue avec son violon, « son partenaire », dont il ne se sépare jamais, ou presque. Après Bruxelles, Anvers ou la Finlande, il sera, cette année encore, fidèle au Festival Musiq3 à Flagey.

Quelle perception avez-vous de votre métier de soliste ?

Les gens en ont souvent une idée rigide. Il est vrai que je vis une préparation fastidieuse, intensive et répétitive mais cela reste, aussi, très expérimental. Il y a des défis à relever comme de jouer des concertos que l’on n’a pas forcément choisis, des remplacements impromptus, des œuvres à découvrir… C’est un métier qui demande une faculté d’adaptation assez élevée.

Comment trouver un équilibre entre vos propres choix et ce qui relève du répertoire obligé ?

La musique classique imposant un répertoire assez traditionnel, dès notre formation, on peut difficilement échapper à Bach, Paganini ou Mozart. Ils représentent autant de passages obligés, l’un pour le style, l’autre pour la virtuosité ou pour la compréhension de la construction harmonique de la musique… Peu à peu, on se découvre des affinités. Pour ma part, je change de compositeur préféré assez souvent, car j’ai le sentiment d’évoluer continuellement. La vie de soliste a considérablement changé, nous vivons dans un monde où tout s’accélère et où il faut pouvoir saisir les opportunités. Le XIXe siècle a été marqué par des interprètes-compositeurs tels Paganini au violon, Liszt, Chopin ou Schumann au piano. Au XXe siècle, Eugène Ysaÿe composait et jouait. Avec l’ère du disque est venu le temps des stars uniquement interprètes. Ma génération vit encore les choses différemment. Honnêtement, tout a déjà été enregistré ! Où puiser notre inspiration quand il existe cinquante ou cent enregistrements du même morceau ? Comment continuer à capter l’attention du public et le renouveler ?

Qu’est-ce qui vous motive ?

Un disque représente une carte de visite. Or, les concerts attirent à nouveau plus de monde. Autant il existait une liberté d’expression au XIXe siècle, autant le XXe siècle a énormément rigidifié les codes, peut-être parce qu’on a perdu une proximité avec le public du fait de grandes salles. Mon rôle est peut-être de repenser la façon de jouer sur scène, de renverser quelques tabous. Évidemment, j’ai été formé de façon très traditionnelle. Mais j’ai envie, vraiment, d’innover en concert. Je propose du jazz, j’ai un groupe, Trilogy, avec lequel j’essaie de décloisonner les genres, de changer les cadences, de parler beaucoup plus au public… qui répond positivement.

Vous avez commencé à 4 ans et demi. D’où vous vient ce désir de jouer du violon ?

Mes parents ne sont pas musiciens, mais mon père est mélomane. Il jouait du saxophone et a commencé à jouer du violoncelle pour nous pousser à jouer d’un instrument. Ma sœur a abandonné le piano assez vite, mais mon frère a fait de la flûte traversière et joue de la batterie. La musique n’était pas sacralisée dans ma famille, il y avait l’école, les scouts, les copains… J’ai toujours gardé un regard extérieur par rapport à la musique classique tout en ayant eu la chance de connaître un parcours qui m’a mené entre des mains exigeantes. Je suis rentré à 11 ans au Conservatoire. À partir du moment où des profs ont estimé que j’avais du talent, mes parents se sont montrés très attentifs. Ma prof au Conservatoire, Véronique Bogaerts, voulait que j’arrête les scouts : on peut se blesser lors des camps ! J’avais 15 ans et pas du tout l’intention de bouleverser ma vie. Il a fallu du temps pour que je comprenne qu’il fallait que je me consacre plus à mon violon.

Adolescent, vous ne vous projetiez pas comme un grand soliste ?

Le violon restait un plaisir, certes avec pas mal de sacrifices et d’abnégation. J’ai suivi mon cursus scolaire jusqu’au bout, avec les deux dernières années où je me suis partagé entre école et Chapelle musicale. Je rêvais plutôt de maths et de devenir ingénieur en aéronautique. Puis j’ai commencé un an de droit, mais j’ai également présenté le Concours Reine Élisabeth pour la première fois. J’avais 18 ans et je n’ai pas passé les éliminatoires.

Pourquoi l’avoir fait ?

Quand vous êtes musicien, à la Chapelle, en Belgique, il est difficile de ne pas y penser. J’ai pris cet échec comme une véritable claque dans la figure. Soudainement, j’avais l’impression de ne plus vraiment être doué pour quoi que ce soit. La Belgique était devenue un cocon confortable, il fallait que je me trouve un prof « tortionnaire ». À la rentrée 2005, je suis parti à Vienne auprès de Boris Kuschnir, et j’ai tout repris à zéro. Je suis passé du statut de petit doué à Bruxelles à dernier de la classe à Vienne ! Je me suis retrouvé avec des camarades qui travaillaient beaucoup et jouaient merveilleusement. Je suis quelqu’un de plutôt solide et calme qui a abordé ce tournant avec humilité. On se doit de passer par des phases difficiles, de lutter, de pleurer, de saigner pour enfin forger son caractère. J’ai vécu, de 2005 à 2009, une période déterminante. Après deux ans avec Boris Kuschnir, j’ai su que je voulais représenter le Reine Élisabeth.

Comment avez-vous préparé ce concours ?

J’avais conscience de prendre un gros risque si je le ratais une deuxième fois ! Mon éloignement m’a permis d’aborder ce concours de façon sereine. Je suis rentré à Ittre chez mes parents, à la campagne. Mais cela reste le concours le plus long et le plus stressant qui existe sur terre, et j’en ai fait quelques-uns. On donne tout lors du premier tour, votre destin se joue en dix minutes. Une fois que vous accédez aux demi-finales, vous vivez une expérience unique avec le huis clos à la Chapelle musicale. Pendant un mois vous n’avez plus de téléphone, de TV, de radio, d’internet. Je n’oublierai jamais ce que j’ai vécu et cette solidarité avec les autres candidats. Nous avions tous cet ennemi commun qu’est la partition de l’œuvre imposée. On cherchait ensemble et on se tapait de sacrés fous rires le soir. Et puis il y a le résultat, l’émotion, les concerts des lauréats, sans compter que je faisais la fête, tout s’enchaînait. J’ai tenu… et puis j’ai dormi une semaine d’affilée.

C’est cette apparente aisance et un vrai plaisir de jouer, outre votre talent, qui ont frappé le jury comme le public.

J’ai du mal à poser un regard objectif sur ma performance ou mon style. Mais j’avoue ne pas vouloir exprimer de souffrance quand je joue.Je connais pas mal de collègues musiciens qui ont vécu des choses difficiles, pressés par des parents et des profs. J’ai eu la chance d’être préservé de cela tout en décidant tard que je ferais du violon mon métier.

Vous avez aussi d’autres centres d’intérêt qui sont de véritables passions.

J’aime et je vis énormément de choses. Le vol est ma grande passion, j’ai commencé à faire de l’ULM à 14 ans. Comme je gagnais un peu de sous avec mes concerts, tout y passait. Voler a toujours été un contrepoids essentiel à mon métier. Sur scène, pas question de faire des gaffes, il en va de votre carrière, et par conséquent de votre vie. Dans les airs, c’est pareil, on n’a pas droit à l’erreur, il faut rester très concentré. En vol, j’oublie tout. Pouvoir basculer, à certains moments, dans tout autre chose m’est salutaire. Ma vie ne tourne pas seulement autour de mon violon, mais il me manque très vite et je culpabilise dès que je reste une journée sans travailler.

Vous êtes donc un musicien calme, posé, serein. Un ovni dans le milieu ?

Je suis aussi un grand nerveux, comme tout musicien. Je suis calme, car il faut l’être quand vous êtes sur scène. Mais je nous vois comme des sortes d’adolescents perpétuels. Je serais curieux de savoir combien de musiciens font une crise d’adolescence virulente ! Il n’y a pas la place ni le temps pour la faire. Du coup… Je pense être resté un grand enfant épris de liberté et de rêve.

Quel rapport avez-vous avec votre instrument qui, à votre niveau, doit être de grande valeur ?

On m’a prêté celui qui est devenu le mien, un Vuillaume, un violon français très apprécié par de grands solistes. J’ai pu l’acheter, car il est impossible de s’acheter un violon de prestige italien. Il est devenu mon partenaire et je le connais bien. Je ne m’en séparerai jamais, d’autant que j’ai vécu le Reine Élisabeth avec lui. Mais je suis aussi italien par mon père et jouer sur certains Stradivarius ou Guarnerius del Gesù reste une motivation supplémentaire. J’explore des pistes pour en obtenir un en prêt.

De quoi est faite votre vie de soliste professionnel ?

De beaucoup de concerts via les agents que j’ai en Hollande, en Italie, en France, en Corée… Ils servent de lien entre les chefs d’orchestre et les solistes. À moi de juger ce qui est intéressant pour ma carrière, financièrement, mais aussi ce qui m’enthousiasme. En dehors de cet aspect des choses, j’ai à cœur de lancer d’autres initiatives comme le groupe Trilogy avec mes amis Yossif Ivanov et Hrachya Avanesyan. On a cette envie de jouer ensemble, d’explorer d’autres choses, de jouer d’autres musiques.

Lorenzo Gatto sera en concert le 29/05 à l’Abbaye du Val-Dieu à Aubel avec Julien Libeer, au Festival Musiq3 à Flagey du 26 au 28/06 et avec Trilogy à Mons le 29/10.

Il prépare un enregistrement de la Symphonie espagnole de Lalo.

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