Douglas Kennedy: «Le grand mirage, c’est le miroir»

V ous me donnez trois minutes ? »

« Take your time », je lui réponds.

« En français ! », me sourit-il, mais avec fermeté.

Douglas Kennedy adore parler français. Il vit à New York mais il vient régulièrement à Paris. Alors, sa tournée de promotion de la traduction de son dernier roman, Mirage, il la fait en français. Et à l’Hôtel du Nord, celui qui servit à Marcel Carné pour son film du même nom, avec Jouvet et Arletty. Il s’y sent bien. « Il y a une atmosphère, ici », lance-t-il, en écho à la fameuse « gueule d’atmosphère » lancée par Arletty dans le film.

Mirage est bien un roman de Douglas Kennedy : on le lit d’une traite, comme un Patricia Highsmith, porté qu’on est par l’histoire, l’écriture simple et efficace, le suspense, les révélations successives. Mais on n’en reste pas là : derrière cette histoire d’amour et de trahison, se cache une plongée en apnée dans les profondeurs du couple et de l’âme humaine.

Paul et Robyn, couple américain, lui la cinquantaine, elle proche des 40, prennent des vacances à Essaouira, au Maroc. Elles devaient être calmes, reposantes, inspirantes pour le dessinateur qu’est Paul. Vous avez compris : c’est tout l’inverse qui se passe. Car Paul a des secrets. Et Robyn fait des découvertes ahurissantes. Ebahissement, tension, violence… Chacun va au-delà de ce qu’il n’aurait jamais pu imaginer. On en parle avec Douglas Kennedy.

Le titre original, « The heat of betrayal », la chaleur de la trahison, est plus explicite que le titre français, « Mirage ».

Oui mais pour moi, le titre français est meilleur. Dans ce roman, l’idée du mirage est la grande métaphore. Parce qu’il y a plusieurs mirages : celui du désert du Sahara, celui qui est dans la tête de Robyn quand son mari disparaît, et des mirages dans la vie de tous. Et puis il y a l’idée de la mort, qui est un mirage, une projection.

C’est une histoire d’amour et de trahison, simple et efficace, mais qui charrie nombre de réflexions philosophiques.

C’est mon truc : mélanger quelque chose de très accessible avec une vraie narration et beaucoup d’idées.

Pour Paul en tout cas, le plus grand des mirages, c’est lui-même.

Il y a chez lui cet aspect qui me fascine comme écrivain et qui est très masculin, même si les hommes ne sont pas tous comme ça. Cette façon de dire : je t’aime, je veux vivre avec toi, tu es la femme de ma vie, tout en laissant une petite voix s’exclamer par-derrière : mais où est la sortie ? Et puis, Paul est un artiste très talentueux mais sa tragédie, c’est qu’il doute de lui tout le temps.

C’est un de vos thèmes préférés : chacun construit sa propre prison.

Novalis le disait : le caractère, c’est le destin. Et je suis 100 % d’accord. Paul écrit son propre destin et son plus grand mirage, c’est lui-même. Mais Robyn aussi écrit son destin et construit sa prison : c’est une femme assez carrée, organisée, mais elle voudrait sauver Paul comme elle aurait voulu sauver son père. Et elle souffre de son échec. C’est particulièrement féminin, cette idée qu’une femme peut changer son homme.

Paul trahit Robyn. Est-il possible d’avoir une histoire d’amour sans trahison ?

Je ne pense pas. Je crois que même quand on est amoureux, il y a des trahisons, pas nécessairement l’adultère, mais il y a des trahisons. On ne dit pas tout. Et alors l’amour commence à s’affaiblir.

Le mariage est-il aussi une prison ?

J’ai dit dernièrement à ma fille, bientôt 19 ans : la vérité, s’il y a une vérité, c’est que tu n’es pas responsable du bonheur des autres et les autres ne le sont pas du tien. On est simplement responsable de soi. Et je commence à la cinquantaine à comprendre que le malheur est aussi un choix. Comme le mariage est un choix, comme tout dans une vie. Le malheur, c’est un chemin : on s’y enfonce, on s’y complaît. La vie n’est pas univoque, c’est la condition humaine, il faut du bonheur et du malheur pour faire une vie. J’ai essayé de faire de Mirage une aventure cauchemardesque, très hitchcockienne. Et je pense que c’est un roman philosophique aussi sur les mirages de la vie. Le plus grand mirage, c’est le visage dans le miroir. Je l’ai dit aussi à ma fille : dans la vie, on n’obtient jamais ce qu’on veut complètement, il y a des moments tragiques, des moments extraordinaires, des moments banals et des moments d’ennuis. C’est un grand mélange. Mais on peut avoir une vie intéressante si on sait que c’est une grande bouillabaisse et qu’il n’y a pas de réponse. La vie pour moi est une grande improvisation. Mais à chaque moment, on a des choix à faire, et son destin à créer.

Paul est un menteur. Vous aussi : un écrivain, ça ment tout le temps ?

Quelqu’un m’a dit dernièrement que le canal Saint-Martin dans mon roman La femme du Ve , n’était pas exactement comme je le décrivais. J’ai répondu : et alors ? Je n’écris pas la vérité, chacun a la sienne. Il faut mentir un peu aussi.

Roman ★★★Mirage DOUGLAS KENNEDY Traduit de l’anglais (E-U) par Bernard Cohen, Belfond, 425 p., 22,50 €, ebook 15,99 €