Minerais du sang: une loi pour ne gêner personne?

C’est un pur concours de circonstances, mais cela ne saurait mieux tomber. Alors que la Commission européenne vient de présenter sa stratégie sur la Migration, qui sera débattue par le Parlement européen en plénière ce mercredi, le même Parlement va débattre puis voter, mercredi, du projet de législation sur les « minerais du conflit ». L’objectif est d’amener les entreprises qui exploitent, vendent et surtout utilisent des minerais (en l’occurrence trois minerais et l’or) pour fabriquer leurs produits, à en établir la traçabilité. Ceci de façon à ce qu’ils ne servent pas à financer les groupes armés et leurs exactions – dont le viol comme arme de guerre – principalement dans la région des Grands Lacs.

Quel rapport avec l’immigration ? Il est compréhensible par un enfant de dix ans : assurer que les populations locales et les pays qui abritent ces sous-sols précieux en sont les premiers bénéficiaires, c’est supprimer une raison de partir et d’aller chercher une meilleure vie ailleurs.

Le projet de règlement de l’UE sur les « minerais du conflit », qui a toutes les chances d’être adopté mercredi, passe, hélas, à côté de son objectif : au lieu de contraindre les entreprises à indiquer d’où proviennent les minerais qu’elles utilisent, cette traçabilité serait simplement facultative. Les partisans d’un système contraignant sont les sociaux-démocrates, les Verts, la gauche radicale. Et quelques « dissidents » de la majorité « pro-business », dont le libéral Louis Michel, notre ex-ministre des Affaires étrangères et ex-commissaire européen au Développement.

Le système non contraignant est défendu par une majorité constituée du Parti populaire européen (PPE, droite modérée), une grande partie des libéraux de l’ADLE, les eurosceptiques, les europhobes et par l’extrême droite. Leur motivation : ne pas gêner les entreprises.

Comme quoi, on peut appartenir à des partis pro-européens, à un Parlement qui se prétend le gardien des libertés et de la démocratie, on peut décerner en pleurant d’émotion le prix Sakharov au docteur Mukwege qui supplie le Parlement d’adopter une législation contraignante, on peut même soutenir une stratégie sur la Migration qui prône le soutien au développement des pays africains, et puis, le moment venu, piétiner tout cela pour ne pas embêter les entreprises (et au passage, gêner seulement 19 entreprises… européennes !).

Ce mardi, et surtout demain mercredi, le Parlement européen aura l’occasion de prouver qu’il peut être cohérent avec lui-même. Et dans un domaine où l’Union européenne peut influer sur le cours des choses, faire le choix des droits humains plutôt que d’ignorer le prix du sang qui se retrouve dans nos téléphones portables.