Marcel Otte: «Je donne encore 1.000 ans maximum à l’humanité»

Journaliste au service Société Temps de lecture: 4 min

Marcel Otte est professeur de préhistoire à l’Université de Liège.

L’outil est donc apparu beaucoup plus tôt qu’on ne croyait ?

Il n’y a pas de doutes qu’il s’agit là d’une découverte importante et qui fera date dans la reconstitution de ce que fut l’introduction de l’outil. Mais toute la question est de savoir qui a utilisé ces outils, soit des homo, soit des australopithèques primitifs. En fait, cette découverte était prévisible. Rien ne dit que Toumai, qui vivait bien auparavant, il y a 7 millions d’années, n’utilisait pas lui aussi des outils. C’est même le plus probable, car ce qui a permis à l’hominidé de quitter la forêt pour se risquer en plaine, c’est le caractère bipède, qui libère les membres antérieurs pour saisir un objet et donc pour construire un outil, tôt ou tard. En os, en bois, en pierre, qui sait ? On ne retrouvera probablement jamais que ce qui était le plus dur. Selon moi, on ne doit pas se baser que sur les traces archéologiques pour tenter de comprendre comment les choses se sont passées. Cela rassure peut-être ceux qui doutent, mais ce n’est pas nécessaire.

Mais n’est-ce pas la seule preuve tangible ?

On avait d’autres indices, comme des traces de feu dans des sites des gorges d’Olduvai, au Kenya, qui datent de 3,5 millions d’années. Quand l’humanité a voulu sortir de la forêt, il a fallu une stratégie, une société. La bipédie a entraîné que la tête devienne ronde, que le crâne devienne plus grand. C’est ce qui nous fait différents des gorilles, qui sont restés dans la forêt et qui vivent sur quelques centaines de mètres carrés et qui ne mangent que des végétaux. Je suis certain que des milliers de tentatives de sortie de la forêt tropicale ont eu lieu mais ont échoué avant que celles qui ont perduré réussissent. L’outil est donc dans la logique de cette évolution, de la nécessité de chasser et de manger de la viande, pour transmettre de la vie et de la force à l’humanité, d’organiser le groupe et la société. Ces outils ne sont pas façonnés par le hasard. Ils résultent d’un apprentissage, donc d’un acte culturel. Car tailler ainsi présuppose qu’on sache pourquoi on fait cela, qu’on ait anticipé l’utilisation de cet outil. Les outils traduisent explicitement la détermination d’une espèce à ne pas se limiter à la place anatomique que la biologie lui a donnée dans l’échelle des rapports de force dans la nature. Certaines espèces ont introduit un nouveau critère, dépendant à la fois de la quantité de matière grise utilisable et de la manière de s’en servir, privilégiant l’astuce, l’anticipation, les comportements coordonnés d’un groupe.

C’est la civilisation qui commence ?

On peut l’appeler comme cela. Les cailloux ne sont pas indispensables pour lire les gestes qui ont été nécessaires, dans un certain ordre, pour obtenir un outil plus élaboré. Ils ne sont pas indispensables pour distinguer qu’il a fallu que le geste ait dû être pensé de manière élaborée avant d’être fait. Ce qui serait plus difficile à lire dans un ossement ou un végétal. La civilisation, ce sont les premières traces de règles sociales, d’habitations, de métaphysique. Mais ces pierres ne sont que le sommet de l’iceberg, l’essentiel a disparu et nous restera caché comme indices. Il faut alors traquer les traces en négatif de l’évolution biologique, reconstituer ce qui a été des règles sociales. On trouvera peut-être un jour des outils qui seront datés de 14 millions d’années. Ce sera gênant, mais peut-être pas si surprenant. C’est la pensée qui guide l’évolution humaine…

Mais des animaux n’emploient-ils pas des outils ?

Si, des singes emploient des baguettes pour chasser les termites, les abeilles, les pinsons et les loutres utilisent des outils, ce n’est pas propre à l’humanité. Les animaux aussi ont une forme d’organisation. Mais le terme de civilisation implique une durée dans le temps, le fait que la culture se maintienne et se diversifie. Les théories de Konrad Lorenz poussent très loin le concept de civilisation chez les animaux, sans plus poser de distinction entre homme et animal. Sauf une, selon moi, l’homme est le seul qui tue sa propre espèce de manière intense et méthodique, ce qu’aucun animal ne fait. Dans mon dernier livre, « A l’aube spirituelle de l’humanité », qui décrit l’origine de l’humanité, je dis clairement que je ne donne pas mille ans de survie à l’humanité, alors que nous existons depuis des millions d’années. La révolution spirituelle, qui vise à nous redonner des valeurs, promise par Malraux, on l’attend encore. Autour de nous, la destruction est logarithmique. Parfois, lors de certaines fouilles, on aperçoit des millions de coquilles d’espèces qui ont disparu parce que trop abondantes. Sans doute les paléontologues, dans quelques millions d’années, verront des traces de l’humanité, disparue à cause de sa propre force. A l’échelle de l’univers, ce n’est qu’un instant.

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info
La UneLe fil info

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une