Les Belgo-Turcs prennent le mégaphone

Les associations turques de Belgique organisent ce samedi un grand rassemblement à Bruxelles pour faire entendre leur voix sur la question du « génocide ».

Journaliste au service Enquêtes Temps de lecture: 7 min

C’est une première. Les principales associations de la communauté turque de Belgique se sont assemblées pour organiser une manifestation samedi gare du Nord à Bruxelles (sur la commune de Schaerbeek). L’objectif : faire entendre leur voix sur la « tragédie de 1915 » et ses « massacres ».

Manifestation interdite sur le territoire de Bruxelles

C’est peu dire que le sujet embarrasse, tant le « génocide » arménien est aujourd’hui communément reconnu en Belgique. Jeudi soir, le bourgmestre de Schaerbeek s’est ainsi fendu d’un communiqué annonçant sa décision « de ne pas autoriser mais de tolérer le rassemblement ». Comprenne qui voudra… « Je suis hostile au mot d’ordre de la manifestation : remettre en cause le génocide, explique Bernard Clerfayt (FDF), visiblement affecté. C’est comme parler contre l’avortement ou contre les étrangers. Mais aussi critiquable et odieuse que soit cette opinion, tant que le génocide arménien ne sera pas consacré par la loi, comme la Shoah, cela relève de la liberté d’expression. » Et les recherches de la police et l’Ocam n’ayant donné aucun résultat motivant une interdiction pour trouble à l’ordre public, « la décision aurait été invalidée, c’est inutile ».

>>> A lire: Génocide arménien: la manifestation proturque «tolérée» à Schaerbeek, interdite à Bruxelles

Pas de quoi empêcher Yvan Mayeur (PS) qui a – par anticipation (!) – interdit la manifestation sur le territoire de Bruxelles. La mesure est rare. De quoi alimenter un sentiment d’hostilité à l’égard des Belgo-Turcs ? « Au-delà du fond, nous pensons que des débordements sont à craindre », explique le bourgmestre.

« On nous décrit comme des négationnistes, c’est révoltant ! » Yilmaz Ozcan, l’homme d’affaires anversois résident à Bruxelles à l’initiative de la plate-forme ne décolère pas. Depuis dix jours, il travaille « jour et nuit » sur le projet. « Votre propre site internet a titré “Une manifestation pour nier le génocide”. On ne nie pas le génocide. Mais on ne le reconnaît pas non plus. » On joue sur les mots ? « C’était la guerre, il y a eu des massacres. Mais c’est aux magistrats de dire s’il y a eu génocide, pas aux hommes politiques. Les Turcs ne sont pas écoutés, contrairement au lobby arménien. Je ne crois pas que les politiques doivent nous ignorer. » Le ressentiment est fort à l’égard du politique, mais aussi de la presse, accusés à tout le moins d’avoir tranché la question sans prendre la peine de s’intéresser aux arguments opposés, au plus, d’acharnement contre la communauté turque.

« Mon grand-père m’a raconté… »

Dans les rues de Saint-Josse, la nouvelle du rassemblement s’est vite répandue. Et est accueillie avec un certain enthousiasme. « J’aurais voulu y aller, mais c’est délicat. J’ai des clients arméniens », explique ce commerçant belgo-turc. Pour cette raison aussi, il préfère que son nom n’apparaisse pas, mais donne volontiers son point de vue. Et qu’on soit politique, commerçant, homme d’affaires ou de foi, l’argumentaire « turc » sur la « tragédie de 1915 » est bien rôdé. A chacun de réciter sa leçon d’histoire, parfois agrémentée de références personnelles – « Mon grand-père m’a raconté que des Arméniens qui avaient des usines textiles les avaient transformées pour produire des armes, vous imaginez ? » Puis de dérouler :

1. « Les événements ont eu lieu il y a 100 ans. Je ne suis personne pour trancher, vous non plus. C’est un débat que doivent avoir les historiens et la justice. Certainement pas les politiques ou les parlements des pays européens. »

2. « Et pourquoi les Belges n’iraient pas d’abord balayer devant leur porte ? Tant qu’à faire, reconnaissons les génocides au Congo et celui des Indiens par les Américains, etc. »

3. « Il faut replacer les événements dans leur contexte historique : celui de guerres et d’épurations ethniques dans les Balkans. Il y a eu des massacres des deux côtés. »

4.  Le dernier point est plus retors , strictement juridique et moralement moins solide, et tient à la non-rétroactivité du terme « génocide ». En clair : le « crime contre l’humanité » ayant été défini à la suite de la Shoah, il ne peut s’appliquer rétroactivement à des événements antérieurs.

Les jeunes plus échaudés

La plate-forme belgo-turque, qui espère réunir entre 2.500 et 5.000 personnes, a plus ou moins aligné sa position sur celle du régime d’Ankara : reconnaissance des massacres, demande d’un travail croisé d’historiens « des deux parties ». En soit, parvenir à accorder le gros des associations, vu les divergences et rivalités parfois notoires, tient de la gageure. Faire adopter un discours commun d’apaisement, aussi.

« Lorsqu’une première stèle a été déposée à Jette (en mémoire du génocide araméen, le 10 mai, NDLR), plusieurs jeunes ont voulu y aller pour manifester. On s’est rendu compte qu’il fallait qu’on organise quelque chose avant que des tensions communautaires ne se créent. Sans jouer la confrontation », raconte Mehmet Zeki Bayraktar, de la Fondation islamique de Belgique (FIB).

Car paradoxalement, ce sont les plus jeunes qui apparaissent aux yeux de beaucoup comme les plus échaudés par le terme « génocide ». « Les jeunes ont un attachement très émotionnel au pays, c’est plus délicat avec eux », poursuit son fils Fatih.

« Le sentiment d’appartenance pose problème chez cette troisième génération, explique Ali Cicek, un travailleur social de Saint-Josse. Ici, ils ne sont pas complètement Belges, et lorsqu’ils vont en Turquie, ils sont des Turcs de l’étranger. Le réflexe est plutôt de se tourner vers l’identité racine : la turque. Mettre en question l’histoire turque est très douloureux, particulièrement pour eux.»

« La communauté vit à l'heure d'Ankara »

La communauté turque est généralement considérée comme plus fermée que d’autres populations d’origines immigrées, notamment les Belgo-Marocains. C’est particulièrement le cas à Bruxelles, où le gros de la communauté est concentré dans les communes de Saint-Josse et Schaerbeek. « La plupart des gens viennent de la même ville, Emirdag, à l’intérieur des terres, constate Altay Manço, directeur scientifique à l’Institut de Recherche, Formation et Action sur les Migrations (IRFAM). A l’origine, c’est une population rurale, peu qualifiée. Bien sûr, les jeunes générations ont de plus en plus accès aux études supérieures mais restent largement sous-représentées. »

« Les garçons quittent souvent assez tôt l’école pour soit s’orienter vers des cursus professionnalisant mal côtés, soit travailler dans l’entreprise familiale », explique Cicek Ali, travailleur social à Saint-Josse. On remarque une très grande cohésion sociale, garantie par de fortes solidarités familiales et un tissu associatif extrêmement développé et « chapeautant » le quotidien. « Donc sur le plan politique si quelqu’un tire dans un sens, les autres vont suivre  », commente un chercheur.

« La discussion est très difficile »

Chaîne de télévision turque, journaux turcophones, fréquentation de mosquées turques (dont les deux tiers sont rattachés à la Diyanet : les Affaires religieuses turques) : « La communauté vit à l’heure d’Ankara », résume un ancien responsable associatif qui préfère garder l’anonymat. Et est biberonnée au discours gouvernemental. Alors que le débat – même circonscrit et encore balbutiant – existe désormais en Turquie sur la question d’une reconnaissance du génocide, le sujet demeure tabou au sein de la communauté en Belgique. « La discussion est très difficile. Soit on est un traître à la patrie, soit on est traité de communiste ou autre fantaisie. »

« La grande majorité suit la propagande d’Ankara et pas seulement sur le génocide, assure Dogan Özgüden, figure de l’extrême gauche et fondateur de l’agence info-turk. Certains intellectuels ont pris ouvertement position, mais nous sommes minoritaires. » Les voix dissonantes existent, donc, à la marge. Ou plutôt les opinions dissonantes. Car beaucoup préfèrent témoigner sous couvert d’anonymat. « Je me suis déjà prononcé publiquement et j’ai reçu des dizaines d’appels. Cela me fatigue d’avance », assure l’un. « Bien sûr je pense qu’il faut reconnaître le génocide et jeter les ponts vers les autres communautés. Mais je préfère rester éloigné de tout cela maintenant », s’excuse l’autre.

Que penser de l’initiative de la plate-forme belgo-turque tournée vers l’apaisement ? « Il ne s’agit pas seulement d’une question d’historiens ou de juristes, prévient Altay Manço. Il y a un travail psychosocial à faire : faire le deuil des personnes disparues et faire le deuil aussi d’un passé sans tache. Ce travail a commencé. La boîte de Pandore a été ouverte. Et le gouvernement turc y a contribué, même si la période électorale actuelle marque un repli. »

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