Les mémoires illustrés de Jean Van Hamme

Le géant belge du scénario de bande dessinée dévoile les dessous des planches. Les secrets de ses œuvres révélés.

Chef du service Culture Temps de lecture: 11 min

Feuilletoniste de génie, maître de la trahison et des fausses pistes, Jean Van Hamme est entré dans la légende de la bande dessinée européenne, à l’image de ses héros cultes : Thorgal, XIII ou Largo Winch. A 76 ans, le scénariste belge collectionne une cinquantaine de prix décrochés en Belgique, en France, en Suisse, en Espagne, aux Pays-Bas, au Portugal, au Québec, en Suède, en Italie,… Ce n’est plus un maître, c’est un mythe.

Son premier livre : un récit de bande dessinée

Avant de mystifier les lecteurs par millions, l’auteur a bourlingué dans les affaires, du Mozambique à la Sierra Leone. Il s’est rêvé dans la peau de Paul-Loup Sulitzer, mais son premier livre sera un récit de bande dessinée, Epoxy, une fable pour Amazones sensuelles déshabillées sous le pinceau de Paul Cuvelier, l’artiste du journal Tintin. Puisque les livres étaient trop durs à vendre, Jean Van Hamme se fera une spécialité de l’aventure en série avec Arlequin, Tony Stark, Michael Logan, Magellan ou Domino, des personnages éphémères. Il faudra attendre la naissance de Thorgal en 1976 pour voir le succès se dessiner.

Ensuite, tout s’enchaîne : la réussite de XIII et celle de Largo Winch. Entre-temps, Jean Van Hamme brise la routine éditoriale en signant des one shots audacieux : Histoire sans héros, Le grand pouvoir du Chninkel, S.O.S. Bonheur, Lune de guerre, Western… Jamais fatigué de raconter, il multiplie les nouvelles séries comme Wayne Shelton ou Lady S, adapte des scénarios pour le cinéma (Diva, Meurtres à domicile) ou imagine des séries télés (Les maîtres de l’orge, Rani). Il joue même les mercenaires en signant le retour gagnant de Blake et Mortimer pour se faire plaisir.

Les secrets de ses oeuvres

L’auteur dévoile aujourd’hui les secrets de ses œuvres dans la langue directe qui le caractérise. Des images rares de sa collection personnelle éclairent la naissance de ses personnages, les pirouettes de son imagination et la dynamique de ses relations avec les dessinateurs. Van Hamme dévoile les dessous de la création avec jubilation. Largo Winch a, par exemple, été esquissé à New York, en 1973. Il était appelé à devenir un héros de bande dessinée américain, à faire paniquer Wall Street et à voler en jet privé à vingt ans mais le projet capotera. Van Hamme en fera un personnage de roman au Mercure de France, avant de le reconvertir en blockbuster de la bande dessinée en 1989.

Mémoires d’écriture JEAN VAN HAMME, GrandAngle, A paraître le 27 mai, 80 p., 15,90 euros

Mémoires d’écriture ne cache rien non plus des galères, à une époque où la profession de scénariste de bande dessinée était un encore un métier de l’ombre. Au début de sa carrière, le nom de Van Hamme n’était pas vendeur. Il ne figurait pas forcément sur la page de garde des albums et ses royalties dépendaient du bon vouloir du dessinateur. Il était parfois payé en dessous-de-table et parfois pas du tout…

Dino Attanasio lui fit même remarquer dans une lettre admirable qu’il était « bien insolent » de réclamer sa part des droits d’un « grand auteur » qui lui avait fait « l’honneur » d’accepter ses scénarios pour une trentaine de gags de Spaghetti. Edouard Aidans refusa pour sa part de le créditer au générique des aventures de Tony Stark et réduit ses droits de 25 à 15 %, prétextant qu’il n’existait entre eux aucun contrat écrit. Trente ans plus tard, en 2015, les éditions Artège vont enfin rééditer les albums avec le nom de leur scénariste sur la couverture…

Pas qu’un coup marketing

A la lecture des confidences de ces Mémoires d’écriture, les sceptiques comprendront aussi pourquoi une bonne histoire ne se résume jamais à un simple coup marketing. Jean Van Hamme a cet art consommé de dire les choses sans détours ni décors inutiles. Sa réussite tient clairement dans les aventures humaines et les amitiés qu’il a nouées au fil de sa carrière. Son regard est toujours juste quand il campe un personnage. L’auteur a cette capacité rare à transcender les genres. Il a réinventé le feuilleton populaire avec une réelle exigence dans le travail. Ses histoires sont classiques. Les ficelles paraissent souvent empruntées aux classiques du roman d’action mais sa magie est ailleurs, dans la manière de raconter, dans la force de l’écriture et le sens prodigieux du romanesque. Alexandre Dumas avait réussi ce prodige avant lui. Il est entré au Panthéon.

En exclusivité pour « Le Soir », quelques extraits du livre à paraître le 27 mai chez GrandAngle

Le premier chèque : un talisman

« C’est vers quinze ou seize ans que j’ai commencé à écrire de courtes nouvelles […], me voyant déjà en futur Hemingway ou Simenon. Hélas, le style en restait péniblement scolaire comme me le disait en souriant mon père […]. Quelques années plus tard, pourtant, profitant d’une de mes absences voyageuses, il fit publier l’une d’entre elles, Les Bretelles, dans un obscur magazine littéraire trimestriel, Audace […]. Et à mon retour, tout content de lui, il me montra le chèque de 250 francs belges que m’avait valu ce sommet d’inspiration. Mes premiers droits d’auteur ! Je n’ai jamais encaissé ce chèque que je conserve comme un talisman. »

Jean Van Hamme, le héros de Dany

« En octobre 1972, un peu lassé d’apprendre les rudiments du scénario aux dépens des personnages des autres, j’écris une belle lettre à Michel Greg dans laquelle je lui propose trois projets d’histoires inédites. L’une d’elles retient son attention, intitulée Histoire sans héros : les naufragés d’un crash aérien en pleine jungle amazonienne dont quelques-uns parviendront à s’échapper à bord d’une montgolfière improvisée. […] Il m’appelle et m’explique que l’un des jeunes de son studio, un certain Dany […], voulait s’essayer au dessin réaliste et que c’était peut-être une occasion pour lui de le faire. […] Il s’agit d’une histoire unique (sans héros de surcroît). […] Il faudra attendre mars 1977 pour que Le Lombard le sorte en un album qui fut considéré comme le premier one shot de la BD franco-belge traditionnelle. »

La naissance de XIII

« L’histoire commence en fait le 4 juillet 1978, jour de la fête de l’indépendance américaine, au siège de Dargaud Benelux lors d’un cocktail d’adieu de Greg, qui part à New York créer Dargaud USA. [.] Il me présente William Vance à qui il suggère de me prendre comme scénariste pour la suite de Bruno Brazil. Un peu de temps passe, pendant lequel William et sa famille quittent la Belgique pour s’installer en Espagne. Nous attendons de Greg une confirmation écrite. […] Mais rien ne vient. En semi-chômage technique, William me demande alors d’écrire une histoire originale dans le même esprit que Brazil. Ayant lu en anglais The Bourne Identity de Ludlum, j’avais trouvé l’idée de départ assez classique (une xième histoire d’amnésique), mais son traitement décevant. J’ai donc, sans scrupule, repris le même point de départ, en remplaçant le crime supposé de Bourne (un quelconque ambassadeur dont on ne reparle plus par après), par l’assassinat du président des Etats-Unis, ce qui avait tout de même une autre gueule. […] Et tant qu’à avoir quelque chose dans ou sur la peau, pourquoi pas un tatouage : XIII, chiffre emblématique de la chance ou de la malchance selon les goûts. J’ai écrit ce premier scénario en 1981, soit trois ans et demi après ma première rencontre avec William. […] Le contrat est signé en août 1983 et le premier épisode est, bizarrement, prépublié dans Spirou pour une raison que je n’ai jamais comprise. Qu’importe. Le premier album de XIII sort en octobre 1984, plus de six ans après le cocktail d’août 1978. »

Le chef-d’œuvre du Chninkel

« En 1984, Rosinski me fit part de son envie de dessiner une histoire en noir et blanc qui mettrait son graphisme exceptionnel davantage en valeur. […] J’ai donc dû réfléchir, chercher, envisager diverses hypothèses, pour finalement trouver ce que je cherchais… dans la Bible. L’Ancien Testament est une éclatante démonstration de ce que j’appellerai le marketing de Dieu, qui commence dès le péché originel (Adam et Eve chassés du Paradis). Dans toutes les religions, Dieu, au départ, est adoré. Mais pour être à même d’exercer son pouvoir, il doit aussi être craint. Donc il pousse ses fidèles au crime afin de les punir (Sodome et Gomorrhe, le déluge, etc.). Jésus aussi fut, parmi d’autres, sa victime expiatoire. Partant de cette idée et tenant compte de la spécificité du dessin de Grzegorz, cette parodie cruelle et fantasy des deux Testaments s’est ensuite déroulée toute seule. Après parution dans A Suivre, l’album sortit en 1988 et obtint cinq prix internationaux, dont le prix du public à Angoulême. »

Auteur de 7 à 77 ans

« Combien d’années me reste-t-il à vivre l’esprit clair et en bonne santé ? Et qu’est-ce qui sera primordial à mes yeux durant ces années ? Ecrire jour après jour, jusqu’à mon dernier souffle, comme Renoir peignant jusqu’à la fin avec ses mains déformées par l’arthrite ? Je ne pense pas que ma vocation ira jusque là. […] A bientôt 77 ans, j’aurai sans doute toujours l’envie de raconter des histoires. Mais modérément, libéré de la plupart des “obligations” que représente la poursuite d’une série. […] Reste aussi cette pièce de théâtre dont je parle depuis vingt-cinq ans et dont je change le sujet tous les six mois. Redevenir débutant dans un nouveau domaine, ça vous rajeunit un homme. Et cette envie-là, je veux enfin y répondre. »

Largo Winch en marchand de tapis

« Greg, américanophile forcené, rêvait, comme tous les éditeurs franco-belges jusqu’à aujourd’hui, de pénétrer le marché US. […] Il eut donc une idée pas si idiote que ça : trouver deux dessinateurs américains connus là-bas, les faire travailler avec deux scénaristes européens.[…] Il me choisit comme second et nous nous retrouvâmes à New York en novembre 1973. […] Le soir de notre arrivée, un peu embêté, je me retrouve face à Greg dans un restau de la 6e Avenue. Evoquant entre autres sujets le fait divers du jour en Belgique : l’enlèvement contre rançon du fils d’un très riche fabricant flamand de tapis. […] Ma nuit suivante fut blanche. J’avais trouvé mon personnage. Un homme richissime, mais forcément jeune et séduisant. Sans sang sur les mains pour bâtir sa fortune, donc adopté par un milliardaire sans enfant. Et se retrouvant à moins de trente ans à la tête d’un immense empire financier, commercial et industriel. Du genre révolté […] face aux vieux birbes traditionalistes de l’establishment. En deux mots, Largo Winch ! »

Les vacances de Thorgal

« Notre premier Thorgal paraît dans Tintin en 1977. Il y avait à l’époque un référendum auprès des lecteurs du magazine. Thorgal est bien classé d’emblée. Donc O.K. pour le suivant en 46 pages. C’est comme ça que notre aventure a commencé, même si nous avons dû attendre 1980 pour avoir nos deux premiers albums. […] En août de cette année-là, Huguette et moi allons avec mes deux fils en mobil-home à Varsovie pour le baptême de Barbara, la petite dernière des Rosinski. Le courant passe immédiatement entre nous et Kasia (Kasimiera), l’épouse de Grzegorz. Deux ans plus tard, après l’accession au pouvoir de Jaruzelski et l’instauration de la loi martiale, les Rosinski envisagent de venir s’installer en Belgique et Grzegorz s’installe chez nous pendant quelques mois pour préparer le terrain. Pendant qu’il travaille à Thorgal à Bruxelles, nous emmenons ses deux aînés, Piotr et Zofia, en vacances avec mes deux fils. »

Figurant à la télé dans Rani

« Rani, le feuilleton télé de huit épisodes de 90 minutes, que j’ai écrit en 2008-2009 […]. Quinze semaines de tournage en France et surtout en Inde, une réalisation d’Arnaud Sélignac avec Jean-Hugues Anglade et Mylène Jampanoï, d’un budget de 14 millions d’euros. Une “marquise des Indes” au XVIIIe siècle que j’ai adoré écrire. Et que ces Schtroumpfs de France 2 ont programmé le même jour que Le Mentaliste de TF1 qui raflait chaque semaine plus de 9 millions de téléspectateurs. Un échec d’audimat, donc, mais qui ne peut être imputé ni à l’excellent réalisateur, ni aux comédiens, ni (la modestie est un vilain défaut) au scénariste. »

Le scénariste vu par Griffo

« En 1979, j’amorce un projet de feuilleton pour France 3. […] J’aborde le thème orwellien de la difficile liberté individuelle dans un Etat trop providence. […] Mais en 1981, la gauche revient au pouvoir en France avec l’élection de François Mitterrand et mon sujet, jugé trop pessimiste par rapport aux lendemains qui chantent, est abandonné. Quelques années plus tard, en 1984, j’en parle incidemment à Philippe Vandooren, ami de longue date et rédacteur en chef de Spirou, qui me propose d’en faire une bande dessinée. Pourquoi pas ? Et il me suggère un dessinateur peu connu, Griffo, alias Werner Goelen, que je rencontre chez lui à Anvers. […] Je mets une demi-année à adapter en BD les six histoires de mon projet télé […] et S.O.S. Bonheur paraîtra en 1986 dans Spirou. »

Le retour de Blake et Mortimer

« Pourquoi et comment songèrent-ils à moi pour le scénario, je l’ignore, mais j’acceptai avec enthousiasme. Les tribulations du célèbre duo britannique avaient fait le régal de mon adolescence, ce n’était donc pas une simple madeleine de Proust que l’on m’offrait, mais toute la fournée. Sous les airs calmes que j’ai coutume d’afficher, je me sentais excité comme un comédien à qui l’on propose le rôle du Roi Lear ou de Cyrano. Début 1992, je mis à peine quatre mois pour écrire le scénario de L’Affaire de Francis Blake, vaguement inspiré des Trente-neuf marches de John Buchan, le diplomate romancier dont les récits avaient passionné mes jeunes années, et qui pour la première fois mettait en exergue le métier du capitaine Francis Blake. Sans doute écrasé par le poids de sa responsabilité, Ted fut nettement moins rapide puisqu’il mit presque quatre ans à dessiner les 62 planches requises, me posant sans cesse par courrier mille questions.»

Francq, Van Hamme, Dupuis 2015; Julien Cauvin; Vance, Van Hamme, Dargaud Benelux (Dargaud-Lombard S.A.), 2015; Editions Blake & Mortimer/Studio Jacobs (Dargaud-Lombard S.A.), 2015; Extrait de l'ouvrage « Le grand pouvoir de Chninkel » de Jean Van Hamme et Grzegorz Rosinski, Casterman avec l'aimable autorisation des auteurs et éditions Casterman.

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