Google: vivre sans, c’est (parfois) possible

A l’image de Facebook, la dépendance à Google a les allures d’une drogue dure pour de nombreux internautes. Qui lui sacrifient sans remords leurs données et leur vie privée. Pourtant, la cure de désintoxication existe et de nombreuses alternatives libres et gratuites permettent d’envisager un sevrage (presque) complet. Et pas trop douloureux.

« Pour nous, tout a commencé début 2010 », explique Pierre-Yves Gosset, le délégué général de Framasoft, une association française qui milite pour la mise à disposition des citoyens de services libres et innovants. Parmi ceux-ci, les logiciels libres, qui peuvent être à volonté modifiés et partagés. « On s’est aperçu que le grand public téléchargeait moins de logiciels et utilisait de plus en plus les applis en ligne pour son courrier électronique ou la gestion de ses contacts. A priori, ce n’est pas inquiétant. Puis on a vu comment Google renforçait sa position dominante avec des services gratuits et simples à utiliser. Quand c’est gratuit, c’est vous le produit. Il y a une contrepartie : ce sont les données que l’on offre à Google. » Pour Framasoft, il y a un réel souci éthique dans cette mécanique. « Comme les révélations de l’ancien sous-traitant de la NSA, Edward Snowden, l’ont démontré, Google va plus loin que ça, poursuit Pierre-Yves Gosset. Les documents ont montré comment les services secrets américains utilisaient les données de Google, tout comme celles de Facebook ou de Microsoft, pour obtenir des informations. Les citoyens européens sont sur écoute à leur insu. »

C’est fondamentalement la question de la vie privée qui chatouille Framasoft. Qui décide d’y sensibiliser le public tout en montrant que l’on peut se passer de Google en installant des logiciels alternatifs sur son ordinateur ou en utilisant certains d’entre eux en ligne. Framasoft a déjà développé ou adapté plusieurs applications qui sont utilisables sur le Net et qui remplacent des outils de Google ou d’autres éditeurs de logiciels. On citera Framapad, pour partager et éditer des documents en ligne au sein d’un groupe d’utilisateurs, Framacalc, un tableur, ou encore Framadate, qui remplace le célèbre Doodle pour l’organisation de rendez-vous.

Alors que cette campagne de « dégooglisation » n’a commencé qu’en octobre dernier, les résultats sont plus qu’encourageants. « Il y a déjà 300.000 documents enregistrés avec Framapad et il s’en crée un millier de nouveaux chaque jour », explique Framasoft.

Mais que gagne-t-on à préférer ces outils à Google Drive ou à Doodle ? « On récupère avant tout une vie privée, insiste Pierre-Yves Gosset. Doodle collecte les adresses e-mail et les revend. L’important, c’est de reprendre le contrôle sur les logiciels pour se réapproprier ses propres données. Pour cela, il faudra que des plateformes comme celle de Framasoft se multiplient. La surveillance de masse deviendra alors difficile pour la NSA et pour les gouvernements qui, comme en France, ont décidé d’espionner tous leurs citoyens. Cela ne sera plus une ou deux plateformes qu’il faudra surveiller mais des milliers. »

Début mai a vu le lancement de Framabee, un « métamoteur » de recherche (lire ci-contre ). Sur le site de Framasoft, on trouve le planning de mise en ligne de leurs alternatives à Google et à d’autres éditeurs durant les prochaines années. « On peut déjà confirmer que d’ici la fin de l’année, on mettra en ligne une alternative à Dropbox ainsi qu’un logiciel de visioconférence qui reprendra des fonctions que l’on trouve dans Hangouts de Google ou dans Skype de Microsoft, annonce Pierre-Yves Gosset. Mais chez nous, tout sera crypté et très difficile à intercepter. »

Quelques pistes pour se « dégoogliser »

Faire une croix sur les services de Google et profiter pleinement de l’internet n’a rien d’une utopie. Mais si l’on veut retrouver tous les atouts de Google en snobant l’original, on devra accepter quelques bémols.

La recherche. Si Google a forgé sa réputation avec son moteur de recherche, il n’occupe pas seul le terrain. Si l’on écarte Bing, l’outil de recherche de Microsoft, il reste deux alternatives crédibles. DuckDuckGo, tout d’abord. Ce moteur de recherche affiche dès la page d’accueil sa volonté de ne pas tracer les visiteurs. Duc kDuckGo fonctionne avec des résultats de recherche issus de partenaires comme le moteur russe Yandex. Les résultats pour le public francophone ne sont pas toujours à la hauteur de ceux de Google. L’autre moteur à suivre est le français Qwant. Il présente les résultats sur plusieurs colonnes, en distinguant ce qui se trouve sur le web des ressources disponibles sur des sites d’actualité ou des réseaux sociaux.

Il existe cependant une solution plus séduisante pour profiter pleinement des recherches de Google tout en protégeant sa vie privée et en évitant les biais que Google veut nous imposer « pour notre bien » en hiérarchisant les résultats en fonction de notre profil. C’est l’utilisation d’un « métamoteur ». Derrière ce nom un peu exotique se cache simplement une passerelle entre l’internaute et le moteur de recherche. Tous les utilisateurs du métamoteur lancent leurs recherches en utilisant la même passerelle, comme celle lancée récemment par Framasoft (http://www.trouvons.org). Google reçoit donc les requêtes de nombreux internautes qu’il ne peut pas identifier.

La cartographie. Grâce à des investissements colossaux, Google a fait de son service « Maps » un outil avec lequel ses concurrents pourront difficilement rivaliser. Une alternative remarquable, OpenStreetMap, existe cependant depuis plusieurs années et ne cesse de gagner en qualité. Mieux, on y trouve des services qui sont aujourd’hui absents de Google Maps, comme Wheelmaps, qui cartographie les villes pour les personnes en fauteuil roulant.

L’e-mail. C’est l’un des écueils pour ceux et celles qui tentent de se détacher de Google. Les alternatives à Gmail, tels que Outlook (ex-Hotmail) et Yahoo, présentent également d’énormes interrogations en matière de protection de la vie privée.

Google Drive. Stocker ses données dans le nuage des serveurs informatiques et utiliser les applications collaboratives de Google n’est pas toujours très engageant à l’heure de la surveillance de masse des données. Il est cependant possible d’utiliser des logiciels plus rassurants. Il existe des outils de partage de documents sécurisés, où la confidentialité et la vie privée ne sont pas malmenées. Framapad, par exemple, permet à plusieurs personnes d’éditer un document en ligne de manière anonyme. Framacalc est un tableur libre et gratuit qui s’utilise sur le Net. Pour stocker et partager des fichiers dans le nuage, on peut quitter Google Drive et son concurrent Dropbox pour s’intéresser à des alternatives plus sûres comme SpiderOak.

Chrome. Dès son apparition, le navigateur web de Google s’est distingué par ses innovations et sa vélocité. Mais nombre de ses fonctionnalités pratiques sont peu à peu intégrées par ses concurrents. C’est le cas de Firefox. L’un des avantages de ce navigateur est sa compatibilité avec différentes extensions spécialisées dans la protection contre le traçage en ligne.

YouTube. De tous les services de Google, c’est peut-être celui sur lequel il sera le plus difficile de faire l’impasse. Aucune plateforme de vidéo concurrente, qu’il s’agisse de DailyMotion ou de Vimeo, ne dispose d’une richesse de contenus aussi impressionnante. Là encore, la puissance de feu financière de Google lui permet de prendre ses distances avec les autres services. Et les sommes astronomiques qu’il dépense en capacité de stockage des vidéos et en location de bande passante rendent illusoire le lancement d’une plateforme libre et non commerciale équivalente, à brève échéance. On peut sans trop de mal décider de vivre sans Google. Pas sûr cependant que l’on puisse zapper complètement YouTube.