Comment rêver après Charlie Hebdo

« Catharsis », l’album exorcisme de Luz

Chef du service Culture Temps de lecture: 6 min

Quai des Orfèvres, Paris, mercredi 7 janvier, 18 heures. Luz a la langue sèche, muette, et la main qui tremble. Il n’a pas vu grand-chose. Il rêve éveillé de Charb, Cabu, Wolinski, Honoré, Tignous, Elsa, Mustapha, Franky, morts sous les balles des terroristes. De son stylo ne sortent plus que des petits bonshommes aux grands yeux hallucinés par la tragédie. Plutôt que de l’encre, c’est du sang qui coule sur le papier. Luz ne sait plus par quel bout tenir le pinceau. Le dessin, c’est comme la bandaison : ça ne se commande pas. Ses doigts ne desserrent plus, même la nuit. Comment rêver ? Comment créer ? De l’encrier ne jaillissent plus que des idées noires comme l’angoisse de la page blanche…

Dans son nouveau livre, Catharsis, Luz se sent mal, il griffonne le grand cri qui le dévore de l’intérieur. Son propre dessin lui fait peur parfois. Partout la mort fait tache. Il faut parler. Il faut raconter pour évacuer. Alors il n’hésite pas à s’asseoir au bord du gouffre, à parler avec Charb, assis, les pieds dans la tombe, à déconner avec lui à propos de son enterrement de première classe. Luz se fait des dialogues dans sa tête. Charb n’est plus là et il se demande si ce n’est pas lui qui devrait être au fond du trou, à sa place. Le jeu devient dangereux. Le trait s’englue dans le rouge et le noir. Le moindre nuage d’aquarelle accouche d’une bouffée de terreur.

Le dessinateur se lève la nuit, l’esprit en feu. Il veut brûler ses vieux numéros de Charlie pour retrouver l’insouciance, la légèreté. L’homme est au bout. Il est ailleurs. Même les crayons lui font peur. Il voudrait se laver de tout, se mettre à poil, copuler pour chasser les sueurs froides.

A la maison, Camille veille sur lui de jour en jour. Il la dessine tant qu’il peut comme un hymne forcené à la vie, à l’amour. Luz baise pour oublier Charlie avec l’envie de se réveiller dans un monde meilleur. Mais les « TAK-TAK-TAK » des mitraillettes continuent de résonner dans sa tête. L’amour physique est sans issue. Luz a une boule de mélancolie au ventre. Pour s’en débarrasser, il en fait sa Ginette, un personnage à part entière de Catharsis. Ginette devient sa métamorphose de Kafka, son monstre impossible à chasser du lit. Elle s’empare de son crayon pour mieux continuer à le gonfler. Les terroristes, les flics, les journalistes, le complot mondial, c’est de la plaisanterie tout ça, à côté de Ginette. Qui manipule qui ? Les morts, eux, sont bien réels. Ginette, la Boule, est trop énorme pour disparaître…

Tu déménages ou tout simplement : tu deviens fou

Luz ne se sent plus bon qu’à chialer sur le destin. Ce n’est pas bon pour le moral. Il entend la voix de Stephen King : « Tu perds la tête, tu déménages, tu travailles du chapeau, tu as les méninges en accordéon, tu as une araignée au plafond, tu as le timbre fêlé, tu ondules de la toiture, tu es bon pour le cabanon. Ou, tout simplement : tu deviens fou. » Il est temps de réapprendre à marcher, à gribouiller, de retrouver le bonheur de rentrer à la maison, amoureux, avec la gueule de bois.

Catharsis est un livre pour réapprivoiser la vie. Le coup de crayon perdu de Luz après l’attentat contre Charlie Hebdo, c’est le signe que nous ne serons plus jamais les mêmes. Au-delà de la perte d’amis et d’artistes chers, les pleurs et les hurlements ont changé notre façon de regarder le monde.

Les terroristes nous ont volé l’insouciance, la légèreté. Ils ont barbouillé de sang la bouteille à encre. Ce n’était pas une blague et ce n’était pas drôle. Ce jour-là, il n’y avait ni dieux ni anges dans le ciel de France, juste un volatile constipé par les rafales de kalachnikov. Symboliquement, l’emplumé se soulagera de la douleur collective sur l’épaule du président de la République, le dimanche où tout Paris était « Charlie ». Luz ne l’a pas oublié dans son livre : cet oiseau farceur lui a inspiré une forte envie de chier et de rire. Il en avait grand besoin et nous aussi.

Je ne suis pas un héros

Luz a débuté à Charlie Hebdo à vingt ans. C’était en en 1992, au temps des cheveux longs et des lunettes John Lennon. Il était jeune et puceau. Cabu et Wolinski lui ont appris qu’on pouvait refaire le monde tous les jours avec une simple feuille de papier et un crayon en se prenant des bières et pas des balles. Vingt-cinq ans plus tard, l’envie n’est plus là. Charb et les autres se sont pris un méchant « Pan dans l’œil », le 7 janvier. La vie de Luz et de millions d’hommes libres en a été bouleversée. Depuis les attentats, Luz et ses confrères survivants de Charlie Hebdo vivent sous protection rapprochée en permanence. Des policiers les accompagnent aux toilettes, au cinéma, à la plage, au lit, à la table à dessin.

Avec Catharsis, Luz a retrouvé le dessin sous un jour nouveau, transfiguré, quelque part entre l’humour vache de Charb, la férocité immédiate de Reiser, la tendresse satirique de Cabu, la drôlerie coquine de Wolinski et les idées noires de Franquin. Au bout de la nuit de ce livre bouleversant, il veut poursuivre sa reconstruction loin de la fureur du monde. Il va quitter la rédaction de Charlie. L’artiste dévasté envisage de déménager de Paris à Berlin en septembre. Chaque bouclage de Charlie Hebdo est une torture depuis que ses amis ne sont plus là. L’actualité est devenue trop lourde à porter. Elle ne le fait plus rire. « Je ne serai plus Charlie Hebdo mais je serai toujours Charlie », a-t-il déclaré dans Libération. Luz cherche à retrouver le sens de la vie, à reprendre le contrôle de lui-même. Après la douleur et la colère, le temps est venu de faire son deuil. Catharsis est un premier pas vers le retour à une vie normale, un mot qui ne signifie plus grand-chose depuis les attentats de Paris.

Aujourd’hui, Luz n’est sûr que d’une chose : même s’il est né un 7 janvier et qu’il a survécu au massacre, il ne sera jamais un héros. « Ça fascine les gens de nous regarder comme des héros qui foncent dans le tas. Ils oublient qu’avant de faire un dessin, on réfléchit. Tout le monde invoque l’esprit Charlie pour tout et n’importe quoi. » Quitter Charlie Hebdo, c’est juste une question de survie. Catharsis est un cri sincère et viscéral, une libération de l’âme salutaire pour revenir à soi. Son auteur aspire à la paix. « Tu peux fuir mais tu ne peux pas te fuir toi-même », écrivait Stephen King dans The Shining, le livre par lequel Luz a échappé à la folie des voix intérieures.

Roman graphique ★★★★ Catharsis LUZ, Futuropolis 128 p., 14,50 €

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